Un livre de Jean Luc Porquet, paru aux Éditions Le cherche midi en 2004. La révolution pour Ellul, ne ressemble pas, à celle mythique qui traîne dans nos têtes : prendre d'assaut l'appareil d'État n'a pour lui aucun intérêt.

par Jean-François Gaudoneix

Il s'agit plutôt de détruire les faux dieux de la société, consommation, bureaucratisation, progrès technique. Il ne croit pas à une révolution qui débouche sur le bonheur général. L'histoire de l'humanité ne peut avancer que de crise en crise. Ellul a écrit une quinzaine de livres sur les aspects de la société moderne, dont les principaux sont « La technique ou l'enjeu du siècle » (1954), « Le système technicien » (1977), « le Bluff technologique » (1988), puis « La Propagande », « L'Illusion politique », « La métamorphose du bourgeois », « De la Révolution aux révoltes », « Changer de révolution », « L'Empire du non-sens ».

Le thème de prédilection d'Ellul, est la Technique.


« Si Marx vivait en 1940, quel serait pour lui l'élément fondamental de la société, celui sur lequel il centrerait sa réflexion ? » Pour Ellul, la réponse, il en est sûr, est le développement de la technique. Au XIX° siècle, la formation du capitalisme a été l'élément le plus significatif, il ne l'est plus désormais. « Le capitalisme est une réalité déjà historiquement dépassée. Il peut encore durer un siècle, cela n'a pas d'intérêt historique ». Il se met donc à étudier la technique en s'inspirant de Marx pour forger ses méthodes d'analyse.

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Avec Charbonneau, dont le thème favori est l'État, ils essaient d'inventer une 3ième voie, à la fois anticommuniste et antifasciste. Ils sont persuadés que la société est en train de « déshumaniser » l'homme, de le « dépersonnaliser », et qu'il n'y a pas d'autre issue qu'un changement révolutionnaire radical de toutes ses structures... Bernard Charbonneau, libertaire érudit, participa à la fondation du journal écolo « La Gueule ouverte ». Il critique férocement l'écologie politique : «L'environnement a désormais son ministère et les trusts tirent de nouveaux profits de la dépollution des pollutions qu'ils génèrent. Le développement se poursuit, mais c'est désormais sous une couche de peinture verte ». Pour Charbonneau, « La recherche, poussée jusqu'au bout dans tous les domaines, sous prétexte de libérer matériellement l'homme, finit par l'enfermer dans un totalitarisme scientifique de fait ».


Ellul va se retrouver conseiller municipal à la mairie de Bordeaux, pendant 6 mois, pour s'apercevoir que même à ce poste modeste, il est matériellement impossible d'étudier sérieusement toutes les questions qui sont de son ressort, qu'il n'a pas les moyens de contrôler ce que font les services administratifs sous sa direction. Il démissionne, et gardera toujours une méfiance envers les politiques, convaincu qu'ils ne peuvent pas vraiment changer la vie, étant en réalité sans grand pouvoir.

Ellul n'a jamais voté, sans remettre en cause le principe démocratique, il ne croit pas en une démocratie fondée sur des élections à grande échelle. Pour lui c'est de l'anonymat. Il croit en la démocratie directe. Juste après l'élection de Mitterrand, en 1981, il publie dans Le Monde, une tribune au titre provocateur : « Rien d'important », dans laquelle il expliquait que l'arrivée des socialistes au pouvoir ne changerait fondamentalement rien au cours des choses.


Ellul se déclare à l'opposé du communisme, pourtant, il a lu tout Marx, mieux, il l'enseigna durant plus de 30 ans ! Jusqu'à la fin de sa vie, il pensera que le marxisme offre la meilleure méthode d'interprétation des deux derniers siècles. Mais les procès de Moscou, le comportement des communistes espagnols contre les anarchistes, l'action des maquis communistes contre les maquis non communistes le font s'écarter radicalement du communisme. Il ne comprend pas ceux qui ont attendu 1968 pour ouvrir les yeux et voir ce qu'était le communisme, et non pas le « stalinisme », tous les communismes.


Pour lui, « le communisme est une corruption interne radicale de l'homme ». L'existentialisme ne trouve pas non plus grâce à ses yeux. Dans ses écrits il attaque durement Sartre, et ses égarements politiques, comble de l'inconséquence.
Il est en phase avec les revendications de mai 68 (il connaît bien les situationnistes). De plus, il rêve d'un enseignement qui ne se contente plus de distribuer des connaissances, mais qui forme les étudiants à l'exercice d'une critique fondamentale de ces connaissances : « alors les idéologies justificatrices et les pouvoirs seraient sans cesse remis en question. De nos jours, une révolution ne peut se faire avec des barricades dans le style de 1848 ou 1917.


Il est à l'aise dans les milieux anarchistes, non-violents, objecteurs de conscience, écolos, mais il ne croit pas à la possibilité d'une société anarchiste idéale, qui fonctionnerait sans organisation ni pouvoirs. Il est très proche de Bakounine, pacifiste, antinationaliste, anticapitaliste, moral et antidémocratique (de la démocratie falsifiée des États bourgeois).


Il fut un des pionniers de l'écologie politique, pensant le contrat naturel, avant Michel Serres.

Spécialiste de la propagande, il découvre avant Bourdieu, que l'opinion n'existe pas.


Il dit non à la société occidentale qui se laisse hypnotiser par le mythe du progrès alors qu'il voit en elle la victime d'une régression et d'une négation de l'homme. Après la guerre, il refuse un poste de préfet dans le Nord, il refuse de conduire une liste (en 1959) socialo-communiste à Pessac, il refuse le poste de doyen de l'université. Il refuse le pouvoir mais ne fuit pas l'action : engagement dans les groupes Esprit, la Résistance, la mairie de Bordeaux, il monte un club de prévention de la délinquance juvénile... Dans ses écrits, il montre comment la société technicienne, par la rigueur de son agencement, marginalise de plus en plus d'individus. Les exclus, de plus en plus nombreux, sont pour lui « le signe que notre société ne peut continuer ainsi ». Il découvre la violence de l'administration et de la justice. Il est beaucoup plus sensible à la violence sociale qu'à la violence individuelle des jeunes. L'engagement social de l'intellectuel est indispensable. « Plus une société est puissante, organisée, rapide, totale, plus elle est fragile et ne supporte pas de grains de sable ! Nous ne faisons rien d'autre que mettre des grains de sable. »