"Que devient un pays, on se le demande, que devient une culture, que devient une langue quand on peut y parler de «délit d'hospitalité», quand l'hospitalité peut devenir, aux yeux de la loi et de ses représentants, un crime ?". Jacques Derrida (1) interpellait ainsi le pouvoir politique lors d'une intervention, en décembre 1996, au théâtre des Amandiers de Vincennes au cours d'une soirée de solidarité avec les "sans-papiers".

Par JC

 

Avant la guerre, la haine de l'autre...

Il y a 80 ans, déjà, les motifs d'un texte réglementaire (2) portaient atteinte aux règles de l'hospitalité en exposant que "le nombre croissant d'étrangers résidant en France impose au gouvernement d'édicter certaines mesures que commande impérieusement le souci de la sécurité nationale, de l'économie générale du pays et de la protection de l'ordre public".

Et selon une rhétorique très macronienne, "en même temps", ce décret-loi affirmait pourtant "ne pas porter atteinte aux règles traditionnelles de l'hospitalité française".

Après la guerre, la criminalisation de l'assistance aux étrangers...

Après la Seconde guerre mondiale, une ordonnance de 1945 (3) prévoyait de lourdes peines pour les étrangers en situation irrégulière ou pour les personnes qui apporteraient une aide à ces personnes.

Ces étrangers étaient déclarés indésirables sur un territoire dont le discours était, "en même temps", une réaffirmation des droits de l'homme et du droit d'asile.

Les conséquences de la crise permanente du capitalisme...

Les pays capitalistes développent, avec des temporalités et des intensités différentes, une politique de fermeture des frontières et une mise entre parenthèse – au moins - des principes de l'asile et de l'hospitalité.

Dans un contexte de chômage croissant, d'économie de marché et de spéculation produisant la misère, les gouvernements abandonnent le pouvoir politique entre les mains du grand capital et des banques : l'immigré, assigné à la fonction de bouc-émissaire, participe ainsi bien involontairement à une manœuvre électoraliste visant, entre autres, à séduire l'électorat de l'extrême-droite.

Une alerte derridienne salutaire...

L'alerte lancée par Jacques Derrida en 1996 reste, aujourd'hui, plus de 20 ans plus tard, d'une brûlante actualité :
"Et n'oublions jamais que, si les premières victimes de cette stratégie de faillite sont nos amis, nos hôtes, les immigrés et les sans-papiers, ce qui est mis en place par le gouvernement est un système policier d'inquisition, de fichage, de quadrillage sur les territoires français et européen. Cette machine menace toutes les libertés, les libertés de tous, celle des sans-papiers et celle des non-sans-papiers."

(1) Quand j'ai entendu l'expression "délit de solidarité", Jacques Derrida, Plein droit n° 34 (revue du GISTI)
(2) décret-loi du 24 mai 1938
(3) ordonnance du 4 octobre 1945, chapitre III