« On est chez soi là où on est accepté » : cette phrase du chanteur et guitariste Sixto Rodriguez, connu pour sa chanson « Sugar Man » en 1971, illustre plutôt bien le malaise dans la société française concernant l'accueil des migrants. J'y ajoute une autre citation, celle d'Alain Mabanckou : « la langue est le premier élément d'intégration dans une nation ».

Par Sunzi

Quant au titre de cet article, je l'emprunte à Fatiha Agag-Boudjahlat, qui vient de publier : « Le Grand Détournement: féminisme, tolérance, racisme, culture» (1) . Les autres articles de ce dossier ont déjà presque tout dit : historique des migrations en France, rappel de la réalité des chiffres, analyse critique des mesures préconisées par le ministre de l'intérieur, programme des prochains États Généraux de la Migration, avec de nombreuses propositions pour tenter d'améliorer la situation actuelle.

L'indispensable apprentissage de la langue française.

Préalablement à cet apprentissage, la puissance publique devra faire un effort gigantesque, dans les domaines matériel, juridique et policier, pour mieux accueillir les nouveaux arrivants et pour arrêter de les chasser hors de France et hors d'Europe. Il suffit de penser au scandale de l'expulsion des Afghans, dès lors que l'on prend la peine de s'informer sur l'Afghanistan actuel, où l'islamisme radical fait à nouveau régner la terreur, suite aux luttes entre les Talibans et les milices internationales de l'État Islamique, Talibans et E.I. (« Daesh » en franglais) qui parfois s'allient dans leur guerre contre les populations civiles et contre les femmes en particulier.

Les Français les moins racistes admettent facilement que des Syriens, des Libyens, des Yéménites, des Burkinabés et les ressortissants d'autres pays en guerre souhaitent ardemment fuir leur pays ; ces mêmes Français, pourtant, comprennent difficilement qu'on puisse avoir envie de quitter l'Égypte, l'Arabie, le Pakistan, la Turquie, le Congo ou la plupart des pays d'Afrique, ces pays sans État, sans protection sociale, dirigés par des dictateurs inféodés aux multinationales ; ou aussi, de vouloir quitter ces pays qui, en Afrique et en Asie, se disent musulmans, étaient jadis sous l'influence de l'islam, et sont aujourd'hui dominés par l'islamisme radical, depuis 40 ans pour certains, depuis 50 ou 60 ans pour d'autres, depuis que les sept sœurs pétrolières, américaines et européennes, ont échangé leurs droits d'exploitations extractives contre l'autorisation donnée à l'Arabie Saoudite d'exporter partout son funeste wahabisme-salafisme, considéré jusqu'alors comme une hérésie, comme nous l'expliquait si bien le regretté Malek Chebel. (2)


Notre gouvernement et nos administrations pourraient déjà commencer par s'inspirer des pays voisins, comme en Allemagne ou aux Pays-Bas, où l'on donne un appartement aux réfugiés dès leur arrivée, en échange de l'obligation de l'apprentissage de la langue et de l'assiduité, dûment contrôlée, à ces cours fournis par l'État. Il s'agirait d'un effort minimal, puisque l'expérience a montré qu'en Allemagne, par exemple, les 200 heures obligatoires se sont révélées insuffisantes pour une majorité des apprenants. On sait qu'en France, les cours de langue française sont donnés principalement par de généreux bénévoles, au sein d'associations. Il faut sans cesse rappeler cette évidence : où qu'il arrive, un réfugié ne pourra pas se sentir heureux tant qu'il ne maîtrisera pas la langue du pays d'accueil ; il faut beaucoup d'hypocrisie pour ne pas le reconnaître.

Enseigner la laïcité en même temps que la langue française.

Redisons-le : la laïcité à la française n'existe qu'en France. Son concept, bien sûr est unique, et ceux qui ont tenté de l'accommoder s'y sont cassé les dents, comme le très fantaisiste Justin Trudeau au Canada. Ce trésor national n'existe qu'en France ; qui plus est, le mot qui la désigne est intraduisible dans nombre d'autres langues.

C'est pourquoi on peut espérer que les États Généraux de la migration proposeront d'intégrer aux cours de français, dès leurs débuts, des explications complètes sur la laïcité et les autres valeurs de la république, comme l'égalité des droits des femmes et des hommes. Les enseignants de français devront être assistés de nombreux traducteurs, pour que les nouveaux arrivants puissent comprendre et intégrer cette laïcité et ces valeurs dès leurs premières semaines en France, sans être obligés d'attendre de maîtriser complètement la langue.


En 2003 déjà, Chahdortt Djavann, qui plaidait pour un meilleur accueil des immigrés, avait insisté sur la nécessité d'ajouter aux cours de français toutes les explications sur la laïcité et sur le statut des femmes dans notre imparfaite république, très imparfaite et néanmoins laïque. Elle l'avait exposé en 2003 dans « Bas les voiles! » et en 2004 dans « Que pense Allah de l'Europe ? » ; elle l'a développé et actualisé en 2006 dans « Comment lutter efficacement contre l'idéologie islamique ». (3)

Pourquoi migrants et immigrés ?

Pourquoi les immigrés déjà présents sur notre territoire, parfois depuis de nombreuses années, n'auraient-ils pas droit aux mêmes privilèges que les nouveaux arrivants, en matière d'apprentissage du français ? Quand la France fit venir depuis ses ex-colonies une main-d'œuvre pour ses usines et ses chantiers, ces ouvriers se débrouillèrent pour parler le français sur leur lieu de travail ; quand arrivèrent l'épouse et les parents lors du regroupement familial, celle-ci et ceux-ci n'eurent que très rarement l'occasion d'apprendre le français, puisque, sans obligation légale, ne purent le faire que celles et ceux qui se rendirent volontairement dans les associations où œuvraient des bénévoles (comme « Point d'Appui », ici à Béziers).

Et là encore, sous l'influence d'une version conservatrice de la religion et d'une soi-disant « tradition », les femmes furent désavantagées, de sorte qu'on rencontre aujourd'hui, dans nos villes, des épouses, des mères et des grand-mères d'immigrés, ces femmes qui, alors qu'elles sont en France parfois depuis des années, ne parlent pas notre langue, ou la parlent peu, ou la parlent moins bien que l'admirable Soria Zeroual dans le « Fatima » de 2015 de Philippe Faucon, qu'Arte a eu la bonne idée de rediffuser le 28 février. (4)


A30granddetournementIl serait difficile, quant aux moyens à mettre en œuvre, et discutable au plan juridique, d'imposer l'apprentissage du français à tous les immigrés présents sur notre territoire, comme on l'impose déjà à ceux qui demandent d'acquérir la nationalité française ; on pourrait toutefois exiger de l'État qu'il crée de nombreux lieux où s'enseignerait le français, par le ministère de l'éducation nationale ou par un nouveau ministère ad hoc, qu'il finance lui-même ces lieux avec leurs enseignants et leurs traducteurs, pour tous les adultes qui souhaiteraient apprendre ou perfectionner le français, y compris pour les salariés, sur leur temps de travail, sans perte de salaire.
Pourquoi le « grand détournement » ?


Parce que « le véritable but du novlangue est de restreindre la pensée », comme disait George Orwell, cité par Fatiha Agag-Boudjahlat en exergue de son livre « Le Grand Détournement», paru en novembre 2017. Elle y analyse les détournements de langage opérés sur les mots tolérance, égalité, féminisme, vivre ensemble, droit, culture, commun, laïcité, universalité : « Nous comprenions ces mots. Nous les connaissions. Nous les utilisions. Mais leur sens a changé. Alors qu'ils appartenaient au sens lexical de la République, de la mobilisation ou de l'analyse, certains tentent de leur attribuer une autre signification morale et politique. Ces assauts répétés ont un seul but : retirer à ces termes leur portée universelle, et les confiner aux domaines ethnique et religieux. ...

Ce détournement conduit à un grand renversement des valeurs, et à une facturation de la société. ... modifier ce que les mots désignent, sans les modifier eux, permet d'instiller et d'installer de nouvelles représentations et de nouvelles idéologies. ... Ces mots peuvent se métamorphoser sous l'influence d'un groupe militant et influent, auquel le public accorde un crédit. Ce groupe se trouve alors dans la position d'un groupe « médiatique-décideur», un statut qui lui permet de détourner, d'utiliser et de violenter des mots.

Ce phénomène permet à « l'univocité dénominative » de s'installer : le nouveau sens porteur d'une charge explosive s'impose, la polysémie s'atrophie ». Ainsi par exemple pour le mot tolérance : « elle a conduit des intellectuels de gauche, en 1984, à défendre la dépénalisation de l'excision ». Ou alors pour le mot féminisme : « On peut dorénavant se dire féministes et se voiler, ce qui revient à satisfaire des exigences patriarcales orientales. ». Autre exemple le plus récent : « Le « camp d'été décolonial » revient à interdire un espace et un événement à des blancs et à des métisses ».


Les groupes militants analysés par Fatiha Agag-Boudjahlat sont les islamistes (comme le CRI, Collectif contre le Racisme et l'Islamophobie), les indigénistes (le P.R.I., Parti des Indigènes de la République) et, à l'extrême-droite, les identitaires. « Beaucoup de termes dont nous pensions la définition arrêtée sont aujourd'hui détournés, dévoyés, jusqu'à devenir les éléments de langage d'une offensive idéologique. » Certains mots deviennent captifs, comme « patriotisme, laïcité, intégration, que l'extrême-droite veut s'approprier et à qui la gauche et nombre de médias laissent le monopole ». À l'extrême-gauche, il suffit de lire le manifeste du P.R.I., dont Tarik Ramadan fut un des signataires, pour découvrir la violence du détournement des mots et des valeurs. Ces phénomènes de détournement avaient déjà été analysés par Charb, dans son livre « Lettre aux escrocs de l'islamophobie qui font le jeu des racistes », qu'il avait finalisé le 5 janvier 2015, deux jours avant d'être assassiné dans les locaux de Charlie Hebdo. (5)

L'urgence de mieux accueillir les réfugiés, les migrants et les immigrés.


Par ce qui précède, j'espère avoir convaincu de cette urgence : la France devrait non seulement favoriser le multilinguisme, et ce dès l'école primaire, mais aussi permettre à toutes et à tous d'apprendre le français, comme outil indispensable de sociabilité pour les nouveaux arrivants, et, pour celles et ceux qui le parlent déjà et l'écrivent, de le perfectionner.

En effet, tout le monde devrait pouvoir avoir accès à des ouvrages sociologiques ou scientifiques, comme ceux de Charb, de Caroline Fourest : « Génie de la laïcité » (6), de Malek Chebel, de Fethi Benslama: « Déclaration d'insoumission à l'usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas » (7), d'Althusser et de Poulantzas (8), de Freud et de Lacan ; accès aussi, pour le plaisir du texte, à tous les trésors de la littérature, de Colette à Julia Kristeva, de Céline à Sollers.

(1) éditions du Cerf, nov. 2017.
(2) Malek Chebel, islamologue, anthropologue et psychanalyste : Comprendre le Coran, Payot, 1998 ; Dictionnaire amoureux de l'islam, Plon, 2004 ; L'Inconscient de l'islam : Réflexions sur l'interdit, la faute et la transgression, CNRS éd., 2015. Grâce à lui et à d'autres islamologues, nous savons que le voile n'est nullement une prescription coranique.
(3) Gallimard, 2003 et 2004 ; Grasset, 2016.
(4) Fatima, film de Philippe Faucon, 2015, avec Soria Zeroual (Fatima), Zita Hanrot (Nesrine), Kenza Noah Aïche (Souad).
(5) éd. Les Echappés, avril 2015.
(6) Grasset, 2016, et Livre de Poche, janvier 2018.
(7) Fethi Benslama : la Psychanalyse à l'épreuve de l'islam, Aubier, 2002 et Flammarion-Champs, 2004 ; Soudain la révolution, Denoël, 2011 ; Déclaration d'insoumission, Flammarion, 2005 et Champs, 2011.
(8) Nicos Poulantzas : Pouvoir politique et classes sociales (2 tomes), François Maspero, 1968 et FM/petite collection maspero, février 1971.