Cette interview a été réalisée par Robert Martin lors de l’émission "En vie à Béziers/RPH" du 18 novembre 2020, à l'occasion du dossier que nous consacrions à la Guerre d'Algérie, "France-Algérie, une réconcialiation impossible ?" Les propos ont été retranscrits par Emma.

Robert martin (RM)

Bonjour Rachida El AZZOUZI, vous êtes journaliste à Médiapart, journal dans lequel vous avez publié une série d’articles concernant l’Algérie, il y a quelques semaines. Nous sommes dans l’émission Envie à Béziers qui va traiter des relations compliquées entre la France et l’Algérie, en nous demandant si la réconciliation entre ces deux pays est encore et toujours possible. Pourquoi cette série d’articles maintenant ?

 

Rachida El Azzouzi (RE) :

Je suis partie de la promesse que se sont fait les Présidents de la France et de l’Algérie, de réconcilier les mémoires meurtries par la colonisation et la guerre d’Algérie. C’est un serpent de mer qui revient en France sous chaque mandature à des degrés divers d’intensité. Pourquoi Emmanuel Macron, alors même qu’il légitimise les traditionnelles obsessions identitaires, se lance dans cette démarche ? De même pourquoi le Président algérien semble vouloir affronter ces questions ? Je me suis dit que c’était le moment de montrer comment cette histoire française et algérienne, ses tabous, ses silences, son écriture, son instrumentalisation de part et d’autre de la méditerranée pouvait encore résonner.

RM

Rien à voir avec le fait que l’on soit au mois d’octobre et de novembre qui représentent des mois symboliques concernant l’histoire franco-algérienne ?

 

RE :

Cela a été une bonne coïncidence. Cependant, l’agenda du gouvernement français n’est pas le même que celui du gouvernement algérien. L’agenda français s’inscrit dans une élection présidentielle, c’est un agenda sécuritaire et identitaire qui voudrait l’emporter sur la scène politique, cela coïncide, les anniversaires, les commémorations, le début de la guerre d’Algérie. Mais, en Algérie, aujourd’hui, se posent d’autres questions, l’Algérie se trouve dans une impasse politique, elle est aux prises avec la pandémie, comme la France et le monde entier, mais elle est surtout dans une impasse politique qui dure depuis très longtemps, certains la situe depuis 1962. On a vu un soulèvement inédit qui a contribué à déchoir l’ancien Président, qui régnait depuis 20 ans et qui était le symbole du népotisme, de la corruption, de l’autoritarisme. Ce mouvement, qui a commencé en 2019, a été stoppé par l’arrivée de la pandémie. Mais depuis un an, les Algériens sont sortis dans la rue par millions, au début, puis ils ont été un peu moins nombreux. Au fil des mois, tous les vendredis, dans une sorte de chorégraphie contestataire, pour un changement du système. Même s’ils ne l’ont pas obtenu, ils défilaient pour dire stop à l’instrumentalisation de l’histoire. Cela m’avait interpellée, je me disais « qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui que ces acteurs et ces actrices en arrivaient à dire aux gouvernants « arrêter d’instrumentaliser le passé » « arrêter de nous faire prisonniers d’une écriture héroïque d’un passé » alors qu’en réalité, vous êtes vous-mêmes dans la perpétuation de cette colonisation ? : Après avoir été colonisés par les Français, aujourd’hui, vous, nos gouvernants, vous nous colonisez de l’intérieur. » Et je trouvais intéressant de cautionner de part et d’autre cette histoire. Comme dit Benjamin STORA, il y a plus de 60 ans après la signature des accords d’Evian et la fin de la guerre d’Algérie, s’est établie une concurrence mémorielle, des mémoires qui se sont repliées sur elles-mêmes au fil des décennies. Les immigrés algériens, les harkis, les anciens appelés, les pied-noirs, toutes ces personnes se sont, petit à petit, communautarisées. J’aime beaucoup cette expression très pertinente de l’historien.

RM

Sur Médiapart, vous avez interviewé une historienne,  Karima DIRECHE qui décrit une société complètement bloquée sur le récit officiel de la guerre d’indépendance. Comment ce récit officiel a pu durer 60 ans et grâce à quoi ?

 

RE :

Comme elle l’explique, la discipline de l’histoire est au service du régime politique algérien, depuis 1962, et ceci, dès le lendemain de l’indépendance et elle sert à légitimer le pouvoir en place. Elle est également confortée par des apparatchiks de l’écriture de l’histoire. On a vu comment les citoyens veulent prendre distance avec ces récits d’état, en leur disant d’arrêter de les manipuler. C’est, en fait, l’armée ( ?) qui a accouché de l’État algérien dans sa structure opérationnelle. Les gouvernants refusent même d’autres lectures de l’histoire, ne serait-ce celle du mouvement national, le pouvoir s’est enfermé dans cette lecture héroïque, sacrificielle dans laquelle la guerre d’Algérie constitue la matrice de l’histoire algérienne de résistance.  Alors même que ce régime cautionne des pratiques liberticides, la corruption et l’autoritarisme. Il existe, donc, un hiatus énorme entre les attentes d’un récit historique juste, ou qui soit moins faux, et les dirigeants.

J’en veux pour preuve le choix de celui qui doit conduire cette mission. En effet, le Président algérien fait preuve d’un certain volontarisme au sujet de la question mémorielle, mais il vient de nommer Abdelhamid CHERIF, inamovible directeur des archives nationales algériennes et qui est connu pour avoir verrouillé l’accès des ces archives aux chercheurs et historiens aussi bien algériens qu’étrangers. Il y a quelques jours, il a tenu des propose assez forts. Il a dit que les Algériens qui se sont engagés auprès des Français pendant la guerre d’Algérie, c’était une histoire française et qu’il était hors de question, pour les Algériens, que les harkis s’invitent dans ce débat, dans cette mission mémorielle, donc il va y avoir un blocage malgré un volontarisme politique. De même, en France, il y a également des blocages, on l’a constaté lors de la nomination de Benjamin STORA. En effet, il y a eu une partie de l’extrême-droite et de la droite qui ont critiqué sa nomination parce qu’il serait « l’historien officiel des Présidents », une critique qui revient souvent et qui est portée par des personnalités de gauche mais dans cette situation, c’est parce qu’il incarnerait un lien trop fort avec l’Algérie. Effectivement Benjamin STORA est très fortement reconnu par les Algériens et est très apprécié. Il faut remonter à son histoire personnelle. Il est issu d’une famille juive algérienne qui a quitté l’Algérie au moment de la guerre d’Algérie. Par conséquent, on constate qu’il existe des manipulations et des instrumentalisations qui servent, depuis des années, à différents camps de part et d’autre de la méditerranée.

RM :

Benjamin STORA souhaite favoriser la réconciliation entre les peuples algériens et français. Vous parlez de critique à son endroit, pensez-vous que ce soit une sorte de marionnette instrumentalisée lui-aussi ?

 

RE

Je lui ai directement posé la question. Lui, il répond très franchement que cela fait 40 ans qu’il travaille sur le sujet de la guerre d’Algérie, de la colonisation, de l’histoire entre la France et l’Algérie et par conséquent, il estime, et on peut le lui reconnaître, avoir une réelle légitimité pour parler de ces questions. On connaît ses positions. Il fait un inventaire de ce qui a été fait et non fait sur des problématiques décisives qui questionnent depuis des années. Il invite à ce que l’histoire soit davantage connue. En effet les Français méconnaissent l’histoire algérienne, alors que les Algériens connaissent l’histoire française. Il explique que la colonisation est une histoire trop peu connue en France, notamment la conquête coloniale de l’Algérie. Il explique que les Algériens ignorent que les Français décapitaient les Algériens pendant la conquête coloniale. Il invite à ce qu’il y ait une bataille culturelle qui soit menée et qu’on prenne des initiatives pour expliquer l’histoire entre ces deux pays. La question des camps de regroupement, autre exemple, cette déportation oubliée, lorsque l’armée française a organisé des camps dans l’Algérie rurale pour contraindre la population. C’était une politique qui a encore des conséquences terribles en Algérie, donc il y a beaucoup de chapitres de l’histoire qui sont méconnus et Benjamin STORA entend inviter à un travail sur ces sujets.

RM :

Pour revenir à l’actualité, à propos du référendum du 1er novembre dernier, pensez-vous que ce soit une opération cosmétique du régime en place pour assurer son propre pouvoir, sa propre survie ?

RE :

Oui, bien sur, c’est un des exemples les plus emblématiques. Soumettre un référendum qui est décrié, comme l’a été il y a un an la présidentielle, aux forceps par l’armée algérienne, le soumettre le jour du 1er novembre qui est une date symbolique puisque c’est le jour du début de la guerre d’indépendance, début de la décolonisation qu’en France, on appelle la Toussaint rouge , dans la mesure où c’est cette nuit là qu’ont été perpétrés des attentats par le FLN, dans le pays. Choisir cette date pour appeler les citoyens aux urnes n’est pas un hasard : C’est, encore une fois la démonstration d’une manipulation de l’histoire. Karima DERECHE vous dirait que c’est dans l’ADN du régime. Pour une fois, nous avons eu des résultats (ils n’ont pas grossi les chiffres) d’une participation très minime. Ainsi, ce référendum a constitué un véritable camouflet.

RM

On parle donc de réconciliation franco-algérienne, mais moi, j’ai quand même l’impression que, d’abord, il faudrait faire une réconciliation entre les Français et une autre entre les Algériens avant de penser à une réconciliation entre la France et l’Algérie, parce qu’il y a toujours des problèmes, comme on le voit à Béziers et aussi en Algérie comme vous l’avez décrit ?

RE

C’est vrai, c’est très juste. En France, je crois que les obsessions identitaires françaises que nous connaissons régulièrement en ce moment, à l’heure d’un projet de loi sur le séparatisme, et des attentats qui meurtrissent la société française, on constate que les débats sont hantés par les pires fantasmes sur l’immigration, l’islam, les voile, les banlieues qui sont des héritages de cette histoire franco-algérienne, parce que nous n’avons pas étudié l’histoire de tous les cotés y compris en France et la montée de l’extrême-droite en est un des révélateur.

RM

Un grand merci pour cet entretien et de vous êtes rendue disponible.

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