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Luttes en montagne : les Naturalistes des terres investissent les Alpes
Les Naturalistes des terres, professionnels et amateurs engagés pour la biodiversité, se réunissent en Haute-Savoie. Au programme, échanges de savoirs et inventaire militants contre l’autoroute qui veut artificialiser le lieu de leur rencontre.
Entre incendies et canicules, sécheresse et orages violents, près de 180 membres des Naturalistes des terres convergent du 17 au 19 juillet dans le Chablais (Haute-Savoie) sur les terres d’une ferme située sur le tracé de la future autoroute A412. Au menu de ces cinquièmes rencontres nationales : inventaires militants, décolonisation des savoirs, échanges de connaissances… Entretien choral avec plusieurs membres de ce réseau (Eden, Sonia, Arthur et Camille) qui met la connaissance du vivant au service des luttes.
Reporterre — Votre rassemblement démarre alors que cet été prend des allures de chaos climatique. Quel sentiment cela génère-t-il parmi vous, naturalistes, écologues, ornithologues, etc., qui regardez le vivant chaque jour ?
Eden, Sonia, Arthur et Camille — Cet été, en pratiquant dans les forêts, je me suis dit : « On y est, c’est l’apocalypse. » Partout, les oiseaux se sont tus, les fleurs ont été cramées, les centres de soins de la faune sauvage sont sursaturés. Ne plus entendre les oiseaux chanter est un sentiment très douloureux, surtout quand on sait qu’il ne va pas pleuvoir durant quinze jours et que les températures ne baisseront pas.
On a vu des échecs de reproduction en masse, chez certaines espèces comme les busards cendrés par exemple. Pour celles et ceux d’entre nous qui sont proches des milieux agricoles, c’est aussi dramatique : les agriculteurs donnent déjà du foin à leurs bêtes, les maraîchers peinent à fournir des légumes…
La 6ᵉ extinction en cours a mené à la création de notre collectif, nous sommes donc très au courant de ce qui se passe. Mais ça reste très dur, d’autant que nous savons que cet été sera bien plus frais que ceux que nous connaîtrons à l’avenir.
Pour lutter contre ce sentiment d’impuissance, vous préconisez de mettre vos compétences au service des luttes contre les projets et infrastructures inutiles. Vous avez même choisi de vous retrouver sur le tracé de l’autoroute A412…
Nos rencontres ont toujours lieu en lien avec une lutte locale. Cette année, nous voulions réfléchir aux façons de lutter depuis les écosystèmes d’altitude, dans des territoires à la fois fragiles, très aménagés et soumis à une forte pression touristique. Nous allons travailler avec plusieurs mobilisations régionales contre le Lyon-Turin, contre les JO d’hiver de 2030 et, bien sûr, contre l’A412.
Cette autoroute de 16,5 km doit relier Machilly à Thonon-les-Bains. Son chantier, annoncé à partir de septembre, détruirait près de 200 hectares de terres agricoles et naturelles, dont une portion des terres de la ferme sur laquelle nous nous installons.
Nous sommes là pour produire de la connaissance : réaliser des inventaires, repérer des espèces et des milieux qui auraient été sous-évalués ou oubliés dans les études d’impact. Les observations effectuées pendant ces rencontres nous permettront d’alimenter un recours en août. D’autres inventaires seront conduits sur les sites pressentis pour les JO 2030.
Vous ouvrez également d’autres pistes de réflexion pour déconstruire l’ensemble de notre regard, de nos pratiques d’observation du vivant, de nos outils, comme avec cet atelier pour « décoloniser le naturalisme ». De quoi s’agit-il ?
Le naturalisme occidental ne s’est pas développé en dehors de l’histoire. Les grandes expéditions, la collecte de spécimens, leur classement et leur attribution à des savants européens ont accompagné l’entreprise coloniale.
Nommer une espèce n’est jamais un geste totalement neutre. Pendant des siècles, des hommes ont donné leur propre nom, celui d’un ami, d’un protecteur ou d’une amante à des plantes et animaux parfois connus et nommés depuis longtemps par les populations locales.
Recourir au nom latin ne résout pas forcément le problème. Prenons Rhinolophus mehelyi, le rhinolophe de Méhely. Cette chauve-souris porte le nom de Lajos Méhely, un zoologiste hongrois qui a défendu les thèses racialistes et antisémites et a été condamné après la Seconde Guerre mondiale.
Changer un nom scientifique est extrêmement compliqué, car la taxonomie privilégie la stabilité dans la nomenclature. Mais des chiroptérologues [les spécialistes des chauve-souris] réfléchissent quand même à lui redonner un nom vernaculaire.
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Derrière ce cas extrême se trouve une question plus large : voulons-nous continuer à faire porter aux êtres vivants, potentiellement pour des siècles, les noms et la mémoire de certains humains ?
Il ne s’agit pas d’effacer les connaissances acquises mais de se demander quels savoirs nous qualifions de naturalistes et lesquels nous avons relégués. Des peuples autochtones connaissent, décrivent et nomment des espèces dans leurs propres langues, sans passer par la nomenclature occidentale.
Des femmes naturalistes du XIXᵉ siècle ont développé des pratiques fondées sur le dessin, l’observation minutieuse, et ont été longtemps minorées. À l’inverse, certaines figures révérées, comme l’ornithologue étasunien John James Audubon travaillaient en abattant des oiseaux avant de les peindre !





















