« Nous avons été -il faut le dire- emportés par les évènements, nous avons été, sans le vouloir, un aspect de la dissolution générale de la société italienne . . . nous avions une consolation, à laquelle nous nous sommes fermement agrippés, à savoir que personne ne se sauvait, que nous pouvions affirmer avoir prévu mathématiquement ce cataclysme ».

Antonio Gramsci, cofondateur du Parti communiste italien, à propos de la scission de Livourne, L’Ordine Nuovo, 1924

Le dix-septième congrès du Parti socialiste italien s’est ouvert à Livourne – destination touristique renommée pour ses prestigieux établissements balnéaires et thermaux- le 5 janvier 1921 à 14 heures sur un discours du président de séance qui a rappelé d’un ton ému l’insurrection spartakiste de 1919. Juste après lui le secrétaire de séance a lu un message du comité exécutif de l’Internationale communiste : une attaque très dure de Moscou contre les camarades réformistes et tous ceux qui refusent de les expulser du parti.

Au balcon de gauche du théâtre Goldoni, sont regroupés les délégués des 58 000 électeurs de la fraction communiste. L’emplacement des congressistes reflète la séparation entre les fractions rivales : les communistes aux balcons de gauche ; les « centristes » forts de 100 000 mandats à l’orchestre ; les réformistes, porteurs de 15 000 voix, aux balcons de droite.

Les travaux viennent de débuter, mais déjà la sensation désagréable que les jeux sont faits plane sur le théâtre.

Aux élections de novembre, le parti a obtenu un succès fracassant en conquérant la majorité dans 2162 communes, il compte 156 parlementaires, 216 000 inscrits, divisés en 4300 sections, soit trois fois plus que deux ans plus tôt, et le tirage de l’Avanti ! dépasse les 300 000 exemplaires.

Dans la rue, le prolétariat italien est toujours prêt à effectuer un effort héroïque, mais à l’intérieur du théâtre Goldoni de Livourne la discorde est cinglante, ici les fractions sont en guerre.

Le 16 au matin, Kabkchiev, délégué de l’internationale, a pris la parole. Après avoir ajusté son nœud papillon et ses petites lunettes rondes de myope, le communiste bulgare a tonné : il n’y a plus de temps à perdre, la situation est révolutionnaire, par conséquent quiconque y fait obstacle en se joignant aux tièdes réformistes est un traître. Le Komintern exclura donc tous ceux qui voteront pour la motion unitaire des maximalistes.

La polémique se poursuit toute la journée du 17 janvier. Puis en fin d’après-midi, Vincenzo Vacirca, un syndicaliste sicilien qui a organisé à l’âge de seize ans la ligue paysanne de Raguse et qui a échappé plusieurs fois à des attentats s’exprime.

Vacirca défend avec passion la cause des ouvriers agricoles du Sud de l’Italie, recueillant l’approbation de tous. Il attaque les directives de Moscou au nom de la liberté de pensée et de l’unité d’action. Pour l’ennemi des grands propriétaires terriens de Sicile, communisme et socialisme ne sont qu’une seule et même chose. La réaction qui saisit le mouvement ouvrier et paysan est la faute des beaux parleurs, qui prêchent la violence mais qui restent des « révolutionnaires au canif ».

Un souffle de réalité s’est introduit par surprise dans la prison des formules idéologiques.

Soudain le silence s’abat sur le théâtre Goldoni. L’allusion de Vacirca est claire pour l’ensemble des délégués.

Bombacci, l’allié des communistes, le christ des ouvriers, l’homme doux et sincère, a en effet déclaré, le mois d’octobre précédent, à propose de la violence, qu’il était « incapable d’utiliser un canif ».

Ce mois de janvier 1921, les haines de faction, l’esclavage des formules, les aveuglements idéologiques, la bouche qui parle de questions formelles, de pure logique, la roue éternelle des rivalités personnelles, la surdité face au fracas du monde, aux promesses de l’aube, l’emportent.

La fraction communiste scissionne de la fraction socialiste.

 

Ce portrait est celui de Vincenzo Vacirca qui détonna par ses propos réalistes lors de la scission du congrès de Livourne. Vous pouvez avoir un aperçu de sa vie sur Wikipédia.

 

 

( Extraits de lecture du livre d’Antonio Scurati ‘’M’’ l’enfant du siècle aux éditions Les Arènes )

 

Chaque mardi en exclusivité sur EVAB, vous avez rendez-vous avec la série ‘’M’’ qui va vous faire revivre les évènements qui ont fondé le fascisme en Italie, au siècle dernier.