J’ai découvert ce mot étrange à l’aube de mes six ans. Comment comprendre cet amour inconditionnel de la corrida sans jamais avoir ressenti les frissons de cet amour à mort ?
J’ai très vite compris que la corrida comme la vie n’était qu’un jeu sans aucun enjeu puisque chacun en connait l’issue et qu’elle n’était qu’une magnifique métaphore de l’existence : le « tercìo des piques » mêle l’enfance, l’insouciance, le jeu et les premières blessures. Celui des banderilles évalue la maturité, la bravoure, l’engagement, puis vient le tercìo de muleta comme un lent cheminement vers l’acceptation de la fin.
Chaplin disait : « Tout est réuni dans la corrida : la couleur, la joie, la tragédie, l’énergie et la force, la grâce, l’émotion… ».
Durant des décennies, j’ai cherché à comprendre la ferveur presque religieuse qui me conduisait sur des gradins brûlants et m’imposait des émotions exacerbées et parfois contradictoires : l’émerveillement et le dégoût, le pouvoir et l’impuissance, le plaisir et la souffrance, l’urgence et l’éternité. 
J’ai vécu dans les arènes des instants magiques, tragiques, des sentiments indescriptibles comme ce jour du 15 août 1983 où Niméño, Richard Millan et Victor Mendès ont offert au public biterrois une Miurada d’anthologie : les trois hommes blessés face à des adversaires lourdement armés et valeureux. Toros et hommes face à face à la vie, à la mort, également acclamés dans ces noces de sang…
J’ai croisé le regard fiévreux de toros affaibli, les yeux terrorisés de novilleros face au danger, ceux éclairés de fierté des maïorales à l’indulto.
 J’ai vu des toros et des hommes mourir : J’ai frissonné, pleuré, vomi, aimé, haï, j’ai exulté, je me suis tue ; émotions indicibles, irrémédiablement gravées dans ma mémoire au fer rouge, nulle part ailleurs ni plus jamais ressenties.
 
À l’époque les gradins étaient pleins d’ouvriers agricoles espagnols qui connaissaient par cœur les taureaux et la corrida, le nom précis de la couleur des robes et des passes, anticipant chaque geste avec la précision d’un métronome. J’ai eu l’immense chance de rencontrer l’un d’eux, Francisco, un homme âgé à la peau tannée et aux mains crevassées : un être singulier qui partageait sa passion avec un plaisir non dissimulé. Il savait dès l’entrée du toro, s’il allait charger sur la corne droite ou gauche, si la faena serait belle, si le torero prenait ou non trop de risques, si le triomphe serait au rendez-vous… La corrida avait ses rites : les vêtements de circonstances, les œillets rouges et chapeaux noirs pleuvaient sur le sable de la piste récompensant indifféremment l’homme ou l’animal, la musique, le silence ou les ovations respectaient scrupuleusement chaque instant où se jouait la vie.
Dans mon enfance j’ai eu l’immense privilège d’aller dans la chapelle avec Francisco Rivera dit « Paquirri ». J’ai foulé le sol du « callejon », suivi les convois des « figuras » jusqu’à l’Impérator, dans le secret espoir d’obtenir une photo ou une dédicace, étreint plusieurs de mes héros dégoulinants de sueur et d’adrénaline… 
Et puis un jour, j’ai croisé la route d’un mayoral de l’élevage des frères Perralta qui m’a conduite dans les coralles des arènes et est descendu auprès de ses taureaux. J’étais sidérée de voir ce petit homme au milieu de ses molosses de plus de cinq cents kilos leur parler avec tendresse, caressant leur frontal armé d’immenses cornes. Le regard fier d’un père menant ses héros au combat. J’ai compris ce jour-là que l’on pouvait aimer jusqu’à mourir ou tuer…
 
Quand la corrida est devenue mercantile, qu’on a exclu les pauvres du spectacle en n’ouvrant plus les arènes au sixième toro, que le nombre des places abordables s’est réduit comme peau de chagrin, et que les arènes se sont vues assaillies de « néophytes voyants et en vue » aux réactions décalées et irrespectueuses, j’ai compris que la corrida n’aurait aucun besoin ni des « Anti » ni du « Colbac » pour disparaître. Les arènes se sont vidées de leur substance. 
Au regard des deux toros épargnés en deux siècles à Séville, deux « indulto » fabriqués à la féria de 2023 en deux jours ne changeront rien à l’affaire. 
En cinquante ans d’aficion, j’avais vu trois « toros bravos » retourner au campo pour y couler des jours paisibles.
Quand une passion perd tout son sens il est grand temps d’y renoncer, je garde de mon aficion, le souvenir ému d’irrémédiables émotions qui résonnent encore à l’heure où les clameurs se taisent
 
Guylaine Pouzolles
 
 
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