Les débats autour de la réforme des retraites se focalisent sur l’âge légal de cessation d’activité. Ce fétichisme de l’âge cache une réalité sociale novatrice : l’invention d’une après-midi de la vie par la généralisation de la retraite. En 1945, la retraite à 65 ans signait une avancée sociale majeure. Ses initiateurs inventaient la possibilité d’un nouvel âge de la vie, d’une transformation des imaginaires et de la distinction entre travail et activité. Certes, ce changement apparaissait limité : l’espérance de vie était de 67,5 ans, la retraite était courte, faible et concernait 3 millions de personnes et une grande partie des ouvriers décédait avant 65 ans. Il était impossible d’imaginer la révolution silencieuse de l’espérance de vie. Les progrès de la médecine, du suivi médical et de la protection sociale comme la diminution de la pénibilité physique du travail, allaient changer la donne.

De la fin des années 60 aux années 2015, l’espérance de vie va s’accroître en moyenne d’un trimestre par an. Pour ralentir ensuite, voir s’inverser au temps des ravages du Covid.

Une déconsidération symbolique de la retraite

Notre espérance de vie dépasse les 83 ans (85,4 pour les femmes et 79,3 pour les hommes) (1). Avec des différences très fortes selon les classes sociales : chez les hommes, l’espérance de vie à la naissance varie de 71,7 ans, pour les 5 % les plus pauvres, à 84,4 ans, pour les 5 % les plus aisés. Une différence de 12,7 ans…

Pas surprenant que le regard sur la retraite diverge : 77 % des classes moyennes inférieures et modestes et 85 % des plus pauvres souhaitent la retraite à 60 ans, contre 35 % pour les catégories aisées (2). Si 42 % des Français se déclarent prêts à̀ travailler jusqu’à 64 ou 65 ans, seulement 39 % des ouvriers sont d’accord contre 62 % des cadres (3).

Pour autant, en moyenne, l’espérance de vie à 65 ans pour les femmes se situe à 23,2 ans et pour les hommes à 19,1 ans (4). La majorité des retraités sont plutôt en forme. Entre 2008 et 2020, l’espérance de vie sans incapacité à 65 ans a crû plus vite que l’espérance de vie. En 2020, la part d’années sans incapacité sur le temps restant à vivre atteint 52,7 % pour les femmes et 56,1 % pour les hommes, contre 44,7 % et 47,7 % en 2008. L’âge a rajeuni. Pas les représentations sur l’âge.

Surtout, dans une société où le travail confère un statut social, les débats actuels perpétuent une sorte de déconsidération symbolique de la retraite. Le retraité apparaît inutile, malade, fragile, et comme un coût pour la société… On pourrait parler de «retraitéphobie» partagée aussi bien par les défenseurs que les contempteurs d’un relèvement de l’âge de départ à la retraite… On oublie aussi que la retraite n’est pas une dépense sociale liée au bon cœur de l’Etat mais d’abord un revenu différé. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

Les retraités, des actifs de conviction et d’utilité sociale collective

Surtout, la retraite signe l’invention de l’activité qui se distingue du travail. Au moment où les métiers de vocation semblent laisser place au travail contraint, les retraités sont des actifs de conviction, d’utilité sociale collective, de relation et de care (bénévolat associatif, soutien informel, aidance de proche, participation aux institutions de la commune, consommateurs responsables…) et symbolique (transmission, interventions dans les écoles, accompagnement de jeunes et moins jeunes, témoins de la fragilité…). Nous voilà très loin de l’image du «vieux» inutile, passif et souffreteux. Sans eux, pas de société. Cette invention d’une après-midi de la vie sociale liée à l’augmentation du temps à la retraite est féconde pour inventer une société de la longévité solidaire et durable pouvant répondre aux défis démographiques mais aussi écologiques.

Mais ces retraités, qui vivent souvent avec des revenus modestes et doivent s’occuper de leurs parents ou de leurs enfants et petits-enfants, utilisent ce temps de liberté pour cultiver une passion, s’adonner à un loisir ou à un sport, auto produire des fruits et légumes et des objets du quotidien, apprendre une activité manuelle, une langue ou des savoirs. Pour certains, le passage à la retraite est une perte économique, symbolique ou de liens, pour d’autres, c’est l’ouverture à une vie plus riche et plus conviviale, porteuse de sens et d’estime de soi.

Pour favoriser les grands équilibres sociaux et économiques en temps de vieillissement, l’une des pistes les plus fécondes concerne le changement de regard sur l’âge, le soutien à l’emploi des seniors et des femmes et des métiers du care, la valorisation des retraités et la prévention tout au long de la vie. L’Agence des médecines complémentaires adaptées, par exemple, pousse à mobiliser des approches non médicamenteuses et à offrir aux personnes fragiles des activités artistiques, sportives et de prévention, pour améliorer la qualité de tous, même des plus âgés, et lutter contre les inégalités sociales et en santé.

Pas plus que l’on ne change la société par décret, on ne réussira pas la transition démographique en se focalisant sur un chiffre. Valoriser et mobiliser les retraités serait un levier fécond pour réussir la société de la longévité.

Serge Guerin, professeur à l' Inseec Paris

 

(1) Bilan démographique 2021, Insee Première, 18 janvier 2022.

(2) Sondage Ifop, février 2022.

(3) Baromètre du Cercle de l’épargne /Amphitéa de mai 2022.

(4) Tableau de bord de l’économie française, Insee, 13 juillet 2022.