Hommage à une tranche de vie faite de contradictions. Anna Incarnation Mocholi, c'est ma grand-­mère. Née à Burdeau, le 11 mars 1925, en Algérie dans le département 91, encore français. Son père se nommait Diego Mocholi et sa mère Adelaide, Soria, nés en Algérie.

 

anna2Dans ma famille, les recherches généalogiques démontrent qu'il s'agirait de navigateurs Siciliens venus s'implanter en Espagne dans la région de Soria, de là, ils auraient immigré en Algérie. A cinq ans, elle part avec sa famille au Maroc, où elle rencontre un jeune paysan né dans le Morvan, qui va passer plus de trente ans à travailler dans les orangeraies et à soigner les animaux et les marocains. Ils se marient à Fès en 1944. De cette union, naîssent trois garçons, élevés dans la religion catholique, ayant comme uniques valeurs celles de l'église de l'armée et du travail. La famille déménage souvent à travers le Maroc, puis s'installe à Kénitra. Une maison moderne, rue des Mimosas, une vie agréable, une nounou et puis Ahmed le jardinier. Maminoun était fonctionnaire au Ministère des Affaires Etrangères, elle traduisait l'arabe et ne refusait pas les bakchichs pour faire avancer plus vite les dossiers à traiter.

 

Papy Bob, paysan depuis son enfance ne connait que le travail à la ferme, il s'occupe de l'exploitation d'un très riche colon. De condition modeste, il ne perçoit la valeur d'un homme que dans le dur labeur de son travail. Lorsque Maminoun et ses trois enfants quittent le Maroc, c'est suite à l'alerte donnée par Ahmed le jardinier, le père de Kader. En pleine nuit, il est venu les prévenir de fuir, car un grand danger les menace. Quelques jours auparavant, mon père s'était réveillé avec un fusil braqué sous la mâchoire. Après avoir traversé de nuit le Maroc en 2 chevaux, c'est à fond de cale dans la soute d'un bateau, qu'elle fuit avec ses trois garçons. Quand ils arrivent en France en 1965, ils s'installent dans un petit village du nord­-est, où ils vont construire de leurs mains une grande cabane en bois au confort très spartiate, dans laquelle ils vont vivre 23 ans. Papy Bob remonte une exploitation agricole intensive de lapins et de cochons et fait venir deux familles marocaines avec lesquelles il travaillait au Maroc, dont celle de Kader. C'est avec eux que j'ai passé une bonne partie de mon enfance. J'ai grandi au milieu des fêtes arabes : les circoncisions, les mariages et les nuits du ramadan et d'autres fêtes plus païennes, c'était magique !

 

Chez eux, épris de nostalgie, j'ai entendu parlé du Maroc toute mon enfance, puis à la maison avec mon père. J'ai aussi vécu et subi le Maroc. Kader, qui est devenu journaliste et opposant au roi Hassan 2, était surveillé, menacé et interdit de séjour, comme son ami Bachir Ben Barka le fils de Medhy Ben Barka, venu partager le couscous à la maison pour nous parler de l'histoire de l'assassinat de son père à Paris. Le jour où le roi est mort , Kader a décrété 40 jours de fête contre 40 jours de deuil.

 

Il y avait toujours le meilleur couscous, la paëlla

 

A cette période, mes grands-­parents votent Front National. Pourtant chez eux, c'est le bled. Ils travaillent avec ces familles marocaines. Ils tentent de revivre comme avant dans un décor à la marocaine, les meubles sont arrivés du bled, tout y est. Les coffres recouverts de cuirs sont parfumés d'une odeur de bois exotique, la nostalgie est là, omniprésente. Les objets en cuivre, le mobilier, les tapis dans le salon qui peut accueillir toute la smala. Autour de la carabine, accrochée au mur, il y a de jolis paysages peints et des cartes géographiques dessinées par mon père. Petite, chez Maminoun, c'était l'exotisme de l'orient.

 

Il y avait toujours le meilleur couscous, la paëlla, les charcuteries espagnoles, les olives, les tartes et les gâteaux qu'il fallait manger à n'en plus finir. Plus tard, adolescente, déjà à la porte d'entrée, j'étais en stress de l'inspection. C'était toujours le même scénario : Maminoun avait comme rituel de m'observer de la tête aux pieds et surtout de focaliser sur l'état de mes ongles que je rongeais. La qualité de ma peau, puis venaient les conseils maquillage, et surtout la nécessité que j'attache mes longs cheveux quand je prends le train, dans le cas où, on me les arracherait lors d'une agression. Ma grand­-mère était un peu parano et hypocondriaque ! Si Coluche n'avait pas évoqué le cancer du bras gauche, elle l'aurait inventé. Après avoir passé au crible ma tenue et mon hygiène, elle m'entraînait discrètement dans le couloir, me glissait dans la paume de la main un petit billet de 50 francs plié en quatre, en me disant bien qu'il ne fallait rien dire à Papy Bob ! Puis, après avoir été obligée de tout manger et boire ce qui se trouvait sur la table, arrivait la partie que je préférais puisqu'elle m'emmenait dans sa chambre, une vraie caverne d'Ali Baba. Son dressing : j'attendais patiemment qu'elle l'ouvre pour me laisser entrevoir tout un tas d'objets brillants et parfumés : sacs en cuirs berbères, bracelets en argent, babouches brillantes, dont certains m'étaient offerts pour me faire plaisir, mais peut­-être aussi pour se débarrasser de ses souvenirs. Ce qui m'étonnait, c'est qu'il y en avait toujours autant ! Elle avait réussi à se faire envoyer ses affaires depuis le Maroc jusqu'en France. Je rentrais toujours avec des cadeaux que j'ai gardés et puis des produits faits maison : des superbes pulls tricotés au crochet, des confitures de mûres et des cornichons aigres­doux , des pacotilles de style « kitch­arabe » et des bricoles gagnées à des jeux concours.

 

Elle n'était pas du midi mais de 14 heures

 

Elle était généreuse, on ne pouvait pas partir les mains vides, ni le ventre d'ailleurs ! Chez elle, on arrivait toujours trop tard et on partait trop tôt. Par contre, ses travers étaient aussi immenses que sa générosité. Maminoun, s'était la reine de la zizanie ! Une vraie comédienne. Elle se mêlait des histoires des autres. Elle voulait tout superviser. Intrusive, curieuse, et trop bavarde, elle a réussi à se brouiller avec toute sa famille. Elle était aussi, sévère et très peu tolérante. Elle cachait les plaquettes de pilules de ma cousine. Elle allait fouiner dans les affaires de sa belle-fille. A la morgue, devant le corps de mon défunt cousin, elle a dit à sa belle-­fille qu'elle était responsable du décès de son petit fils car elle l'avait laissé sortir ! C'était une femme de tragédie ! Pour résoudre certains problèmes dans la fratrie, elle simulait des évanouissements en pensant pouvoir réconcilier tout le monde autour d'elle, ou alors elle se mettait à pleurer quand mon père partait. Elle aimait rouvrir les sujets classés et gênants. Ses propos étaient souvent racistes malgré elle, et homophobes, c'était difficile à comprendre lorsqu'on grandit avec des Marocains.

 

Anna, Incarnation Mocholi se disait Corse. Peut-­être avait-elle honte de ses origines pied-­noires espagnoles. Souvent en plaisantant elle disait qu'elle n'était pas du midi mais de 14 heures ! Elle avait l'air gêné qu'on lui fasse la remarque sur son accent prononcé. Pourtant elle en était fière. La contradiction entre plusieurs identités. Elle était avant tout pied­-noire, puis espagnole, profondément catholique teintée de culture judéo/arabe. J'insiste sur le fait qu'une grande partie des pieds­noirs sont des migrants européens, venus d'Espagne, d'Italie et de la France. Invités à immigrer pour s'installer durant la colonisation en Algérie dès 1830, puis au Maroc et en Tunisie. Ces européens ont été massivement francisés pour stabiliser et gonfler le nombre de français dans les colonies.

 

anna

 

Je me souviens d'une fois, où j'avais insisté pour voir des photos du Maroc afin qu'elle me les commente et me parle de sa famille. Que de joie : têtes de métèques, gitans, italiens, arabes, d'où viennent-­ils ces anciens tirailleurs des armées coloniales ? D'autres images me plongent au cœur du temps, ses souvenirs de cérémonies avec des femmes où l'on se demande bien où est passée Maminoune ? Fondue dans le décor, elle est au milieu de « fatmas », comme elle les appelait, habillée de caftans comme les autres femmes, les cheveux coiffés gonflés à la mode des années 50. J'adorais attirer son attention sur les aspects physiques méditerranéens de sa famille. Elle restait silencieuse mais paraissait assez gênée.

 

C'est l'incompréhension, la nostalgie, l'amour, la haine, l'admiration et le rejet, l'incohérence, le mystère pour moi qui comprends toute l'ampleur de cette histoire tourmentée. Comment lui en vouloir lorsque l'on sait qu'on lui a dit qu'elle était chez elle depuis plus d'un siècle ? Comment lui dire que ce sont les français, en France, qui les ont très mal intégrés, logés en catastrophe dans des cages à lapins ? Que ce sont les français qui insultaient les Pieds­ noirs de « sales arabes » leur demandant de rentrer chez eux ! Avec son grand âge, rien ne pouvait la faire changer d'avis, le Maroc c'était chez elle, aussi.

 

Nous sommes tous issus de l'immigration

 

Mon père ne viendra pas enterrer sa mère, peut-­être qu'il a reçu trop de coups de bâtons étant enfant. Petit voleur de la quête à l'église, en rébellion, il trainait dans les rues et fumait le sipsi à la plage. Il n'était enfant de chœur qu'en photographie.

Je remercie ma fantastique mère, parisienne, ancienne soixante­huitarde et syndicaliste de gauche pour les avoir longuement éveillés jusqu'à les faire changer de bulletin de vote. À la fin Papy Bob lisait le Canard Enchainé et votait pour Arlette Laguiller, tandis que Maminoun, sans aucune conscience politique, faisait comme son mari.

Fille, petite-­fille et arrière-­petite-­fille de pieds­-noirs, nous sommes tous issus de l'immigration qu'elle soit choisie, imposée, ou résultante du hasard de la vie. Nous sommes des nomades, des voyageurs. Il n'y a pas d'étrangers sur Terre car nous sommes tous locataires d'un petit bout de paradis. Le métissage c'est l'avenir de l'humanité.

Si je m'exprime c'est pour ne pas oublier d'où je viens. Si je l'écris c'est pour mes enfants, car une page vient de se tourner : Maminoun s'est éteinte le jeudi 12 février 2015, à l'heure où nous abordions la polémique autour de l'affiche exposant une arme à feu. Plus tard, nous avions évoqué le sujet sensible des pieds­ noirs. Je tenais à m'exprimer sur ce sujet qui me tient à cœur.

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