Nous avions déjà quelques ennemis intérieurs : les tueurs de l'Etat islamique, les destructeurs de nos éco-systèmes, les marchés financiers, les partisans de la croissance, les utilisateurs des paradis fiscaux, les idéologues de la pureté, comme les intégristes religieux ou comme le FhaiNe et ses satellites identitaires ; à cette liste, faudra-t-il bientôt ajouter le ministère de l'Intérieur ?

Par Sunzi

Les récentes mesures prises, sous prétexte d'état d'urgence, à l'encontre des mobilisations citoyennes autour de la COP 21, pourraient nous y inciter.

Oui au commerce, non à l'expression citoyenne.


Grâce à la diabolique habileté de nos paparazzis télévisuels, le bon peuple français a pu voir cette séquence mémorable : notre ministre de l'Intérieur, élégamment coiffé d'un feutre digne de CPNT (Chasse, Pêche, Nature et Tradition), grignotant une saucisse au comptoir d'un chalet du marché de Noël à Strasbourg. Ainsi donc, le ministère de l'Intérieur rend visible, pour ceux qui ne l'avaient pas encore compris, sa conception de la sécurité publique : il autorise la tenue de ce marché de Noël, où pourtant se pressent 2 millions de personnes, pendant qu'il décide l'interdiction des marches et mobilisations citoyennes autour de la Cop 21 et l'assignation à résidence, avant le 29 novembre, de plusieurs dizaines de militants écologistes.

l'enemi interieur
Dans cette honteuse instrumentalisation des morts et des blessés du 13 novembre, deux points particuliers méritent d'être rappelés : d'abord cette déclaration du ministre, le 27, où il assimile les opposants à N-D des Landes -et à Sivens- à des terroristes potentiels (il ajoute même : « ...et j'assume pleinement cette décision ») ; ensuite cet appel téléphonique du préfet de Région à Gérard Onesta, pour essayer de le dissuader à appeler à manifester le dimanche 29 novembre, en le menaçant de poursuites judiciaires, alors même que ces manifestations étaient autorisées, comme les chaînes humaines sur les trottoirs. Heureusement, l'ex-député européen a tenu bon et a pu exprimer, à la fin de son discours lors du meeting le 27 novembre à Béziers, son indignation face à cette tentative d’intimidation.
Des voix trop peu entendues.


Certes, le travail de la police a permis, ces dernières années, d'éviter plusieurs attentats ; son intervention, le 13 novembre, a certainement sauvé des vies, en mettant fin au massacre.


Ce déploiement policier, bien qu'efficace, ne doit pas faire oublier 46 ans de paresse intellectuelle chez nos gouvernants et ceux qui les conseillent. Dans un récent article, j'avais pointé les désastreuses conséquences de la surdité de ces conseillers, qui n'avaient pas daigné écouter les conseils de Chahdortt Djavann qui, en 2004, dans « Que pense Allah de l'Europe ? », appelait la France à mieux accueillir les étrangers, qu'ils soient déjà installés ou nouveaux arrivants.


Surdité aussi envers ces nombreuses autres voix qui travaillaient à comprendre la laïcité et ses liens avec la géo-politique, donc aussi avec l'écologie politique : voix en littérature (Kristeva, Sollers, Pleynet, Philip Roth, Leïla Slimani, Boualem Sansal, revues Tel Quel, L'Infini, Ligne de Risque, Critique, NRF, ...), voix d'artistes (y compris les séries télévisées de Gérard Mordillat), de journalistes (Charlie hebdo, …) et voix de chercheurs, en philosophie (Antoinette Fouque, Elisabeth Roudinesco, Derrida, Lacan, Henri Pena-Ruiz, Peter Sloterdijk, Tzvetan Todorov), en histoire (Jean-Pierre Filiu), en islamologie (Mohammed Arkoun, Abdelwahab Meddeb, Christian Jambet, Abdennour Bidar), en anthropologie (Chahdortt Djavann, Schlomo Sand) et même, quoique trop rarement, en sociologie (Ivan Illich, Gilles Kepel, Dominique Bourg, Jean-Pierre Le Goff). Si on peut comprendre que nos politiciens n'ont pas souvent le temps (ou l'envie?) de lire, on ne peut que déplorer l'inculture de ceux qui les entourent, qui sont payés pour être des experts, et qui, malgré le privilège de passer par le dressage des « grandes écoles », restent sourds au changement.

La lutte obsessionnelle contre Mai 68


Pourquoi « 46 ans » ? Parce que l'histoire interne de la France depuis 1968 est aussi l'histoire de la lutte incessante des réactionnaires pour combattre les idées de Mai 68 et les bouleversements que cette révolution entraîna. Pour illustrer ce point de vue, on peut évoquer quelques noms tirés de la liste des ministres de l'Intérieur successifs : R. Marcellin, M. Poniatowsky, Ch. Pasqua, N. Sarkozy, M. Alliot-Marie, B. Hortefeux, C. Guéant, M. Valls, avec mention particulière pour Pasqua et Sarkozy. Une constante : la subordination de ce ministère à la logique de l'économie capitaliste ; une autre constante : en termes de budget, il n'a jamais été négligé comme ont pu l'être les ministères de l'Education nationale et de la Justice. Et aujourd'hui, dessaisissement du pouvoir de la justice, garante, en principe, des libertés individuelles, au profit de l'administration.

Pendant la Cop 21, les affaires continuent.


En constatant cette abusive utilisation de l'état d'urgence ces deniers jours, on ne peut éviter de penser que notre gouvernement, comme les précédents, tient avant tout à préserver le système économique actuel, fait d'injustice et de mépris des pauvres (comment comprendre la vente d'armes à l'Arabie Saoudite ?), à faire croire qu'il veut lutter contre le dérèglement climatique, avec ses 43 000 invités à la Cop 21, alors qu'il empêche l'expression de ceux qui disent qu'il faut changer complètement de modèle de société, changer d'économie.


Une consolation : aujourd'hui 29 novembre, plus de 785 000 personnes, dans 60 villes du monde (dont 52 capitales), ont manifesté en soutien à celles et ceux qui ont été empêchés de le faire à Paris.


Déjà, au printemps dernier, dans une interview parue dans le numéro 133 de L'Infini (Automne 2015), Marcelin Pleynet (fondateur, avec Philippe Sollers, des revues Tel Quel et L'Infini), rappelait que « la vie en société implique presque immanquablement la dissimulation et le mensonge. C'est-à-dire une forme d'emprisonnement et de « servitude volontaire ». Nous voyons de cela chaque jour des exemples désolants. L'un des derniers étant une foule de Français en train d'applaudir la police, lors d'une récente manifestation pour Charlie hebdo ... » (interview donnée à Fabien Ribéry).

Une éclaircie : de Jean Renoir à Yannis Youlountas.


Pour me consoler de ces noirs constats, je repense à cette belle soirée du 23 novembre dans notre belle et courageuse ville de Béziers, où, à l'invitation de l'association En Vie A Béziers, Yannis et Maud Youlountas étaient venus projeter leur film « Je lutte donc je suis » (sur les résistances espagnoles et grecques actuelles) et en avaient débattu avec plus de 200 Biterroises et Biterrois, qui, malgré le cœur serré par le souvenir des terribles attentats de Paris, s'étaient déplacés pour manifester leur soutien à ces 2 peuples en lutte et pour, on l'espère, y trouver le courage pour mieux résister aux idées et aux menées du FhaiNe  et de ses complices.


Pendant que j'écris ces lignes, la lucarne m'offre un cadeau inattendu : les merveilleuses danseuses de « French Cancan » de Jean Renoir éclatent de joie, d'énergie, de lumière, de présence, en 1954 comme aujourd'hui, par la grâce du génie français, incarné ici par un cinéaste, fils du peintre Auguste Renoir, lui-même membre de la grande famille du génie français en peinture, avec Fragonard, Poussin, Cézanne, et Manet, Matisse, Courbet, et Ingres et Gauguin, et les dessins de Rodin, de la beauté partout, où l'œil écoute et respire.


Ce même génie français qui, en 1793, en abolissant la monarchie de droit divin, avait tué Dieu. C'est la proposition de Yannick Haenel, dans le dernier numéro de Charlie hebdo, pour expliquer la détestation particulière que la France suscite chez les « fous de Dieu » de l'Etat islamique: « Les djihadistes du 13 novembre nous tuent parce que nous avons tué Dieu ; que quelqu'un qui croit éventuellement en Dieu soit capable de le tuer en lui (cela s'appelle la liberté), c'est précisément ce qu'un fanatique ne peut accepter (cela s'appelle un blasphème). Les Occidentaux, se divertissant au son d'une « musique démoniaque », n'incarnent-ils pas, aux yeux des forcenés de l'Etat islamique, les rieurs de la mort de Dieu ? »


Malgré « ce qu'on nous fait » - comme chante Alain Souchon - je m'efforce de rester un rieur.

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