Vendredi 5 janvier, jour de marché sur le Champ de Mars. Je fais la queue devant le camion du boucher. Il fait gris. Mon tour arrive d’être servie. C’est le boucher que je n’aime pas qui me demande ce que je veux, celui qui a toujours de petites blagues qu’il croit drôles.

Il a tenté avec moi les blagues graveleuses mais jamais encore racistes, c’est mieux pour lui. Je me fais la plus froide possible, pour éviter les blagues. Je commence oralement ma liste de courses quand des cris se font entendre, à quelques pas du camion.                     

 Comme tous les clients et employés, je me retourne, ne vois pas bien ce qui se passe (ah ma vue défaillante !), mais assez pour voir les uniformes de la Police municipale. Une dame est là, qui crie, entourée de 3 policiers. Au début, je ne comprends pas, puis j’entends « mais laissez moi tranquille ! » Je n’arrive plus à penser à mes courses, bâclant ma commande je file à la caisse. « Qu’est ce qui se passe ? » demande une cliente. « C’est une dame qui a son masque sous le nez », répond le patron comme si la situation était évidente. Le boucher graveleux, tout rigolard, fait une blague que je n’entends pas. Vite, la cliente remonte son propre masque qu’elle portait sous son nez. Les cris continuent, la dame maintenant explique qu’elle est cardiaque.

Je suis plus près, au bout du camion, je vois mieux, je connais cette dame, chétive, âgée, je la croise dans les manifs. Les policiers municipaux ne sont plus que 2, un homme et une femme. Et je vois l’homme qui par 2 fois pousse violemment la dame sur l’épaule. Elle crie plus fort « je suis cardiaque, j’ai une valve mitrale ». Mohamed Gabsi, lui, criait qu’il ne pouvait plus respirer…. Soupirs des clientes chez le boucher : « Quelle ville ! » dit l’une d’elle… Mais la honte, on le sent de façon palpable, est bien que cette dame crie, pas que le policier la bouscule. Enfin j’ai payé, je m’avance. Me voyant approcher, la dame se sent soulagée, et dit « j’ai des témoins ». En effet.

Je me plante à côté et dis au facho de service : « Monsieur (je suis polie), je vous ai vu bousculer cette dame par deux fois. Vous n’avez pas le droit de la toucher. » Il aboie : « Madame, c’est un contrôle de police, veuillez partir » (je rappelle, pour un masque sous le nez). « Je vois bien que c’est un contrôle de police, mais cela ne justifie pas que vous bousculiez cette personne. » « Madame, dégagez, vous interférez dans un contrôle de police.» Le 3ème policier revient en renfort. La dame s’est calmée de ne plus être seule, et sort ses papiers : « De toutes façons, je ne peux pas payer votre amende, alors... ». Je me mets en retrait en réaffirmant que je peux témoigner de la violence dont elle a été victime. Les clients du marché continuent de passer, sans un mot, sans un regard. Quelle ville, a dit la cliente du boucher.

Scène de la non vie ordinaire. Quelle ville !

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