Le 25 février 1830, voilà exactement 191 ans, se déroule à Paris la bataille d'Hernani. Ce conflit n'est pas militaire mais littéraire et politique. Face à face, deux générations, deux clans, deux sociétés qui s'affrontent : la modernité littéraire contre la tradition, les romantiques contre les classiques !

C'est la plus fameuse bataille qu'aient jamais livrée des hommes de plume et des artistes. Elle reste connue sous le nom d'un drame romantique de Victor Hugo Hernani que l'on joue ce soir-là pour la première fois. Victor Hugo, à 27 ans, est déjà un écrivain à succès. Il fait partie du Cénacle romantique qu'animent Charles Nodier et le poète Sainte-Beuve, théoricien du mouvement qui tient ses réunions chez Hugo, à Paris. On y rencontre Balzac, Vigny, Musset, Dumas, le peintre Delacroix... Tous ces jeunes romantiques rêvent de s'emparer du théâtre, d'en renouveler les structures sclérosées, l'inspiration tarie. Projet singulièrement stimulé par la venue à Paris de comédiens anglais jouant Shakespeare. La publication de "Cromwell" en 1827 est un exemple de pièce romantique qui rompt radicalement avec les traditions classiques. La préface de la pièce est restée comme un des textes fondateurs du romantisme, en défendant la liberté au théâtre et en particulier le drame en tant que forme théâtrale. Mais "Cromwell" trop long, trop vaste ne pouvait être ni joué ni réduit. Hugo publie ensuite "Marion de Lorme", un autre drame romantique, qui embarrasse la monarchie. Hugo montre Louis XIII s'occupant essentiellement de chasse et de dévotion, et sous l'influence étroite d'un prêtre. Cette œuvre sera interdite par la censure du roi. Il s'enferme alors et rédige en quelques semaines "Hernani" du nom de ce village espagnol traversé lors d'un voyage à Madrid. Il pense au Cid, à cet ébranlement que fut la pièce de Corneille en 1636. Il faut que Hernani soit, deux siècles plus tard, le même coup de tonnerre ! La réunion du Cénacle le 30 septembre 1829 est consacrée à la lecture d'"Hernani". Elle annonce la prochaine bataille. Les amis de Hugo s'enthousiasment pour cette pièce qui brise une fois encore les canons du théâtre classique et notamment les trois unités de temps, de lieu et d'action énoncées par Boileau sous le règne lointain de Louis XIV. Elle raconte l'histoire d'amour malheureuse d'un proscrit, Hernani, pour une jeune infante, doña Sol. Les répétitions commencent alors à la Comédie Française. La censure intervient une nouvelle fois et demande des modifications. Hugo accuse la censure d'être son ennemi littéraire mais aussi politique. Des difficultés et quelques tensions aussi avec les comédiens et notamment avec l'actrice principale qui joue le rôle de Doña Sol. La presse se déchaîne ! La tension monte ! C'est bien une bataille décisive qui s'engage ! Hugo refuse que l'on engage un claqueur professionnel comme c'est la coutume. Il fera appel à ses amis ! Arrive le jour de la première à la Comédie-Française. Nous sommes le 25 février 1830, la veille du 28ème anniversaire de Victor Hugo. Il est préoccupé et doit faire face aux ragots et aux critiques. En début d'après-midi, la foule de ses partisans s'engouffre dans la salle. Elle va y patienter plus de 4 heures ripaillant de saucisson à l'ail, de cervelas et accueillant par des sarcasmes le public qui vient en robe du soir et redingote et que révulse cette foule bizarre. Remontés à bloc, échauffés par l'attente et de longues discussions préliminaires, les « Jeune-France » romantiques du parterre, parmi lesquels se signalent Gérard de Nerval et Théophile Gautier revêtu de son gilet rouge flamboyant, insultent copieusement les « perruques » des tribunes qui restent fidèles aux règles classiques. On en vient même aux mains... Sur la scène, la pièce se déroule normalement si ce n'est que l'héroïne, jouée par Mademoiselle Mars, écorche une fois encore le célébrissime vers : « Vous êtes mon lion, superbe et généreux », phrase qu'elle trouve ridicule et qui lui a valu des remontrances de Hugo lors des répétitions. Elle le modifie en " Vous êtes monseigneur, superbe et généreux" que l'auteur avait déjà refusé. Pourtant la bataille semble gagnée ! Quand il sort du théâtre des dizaines de jeunes gens l'entourent, le portent en triomphe et le raccompagnent en criant, en chantant, en applaudissant. Mais Hugo pense que la bataille ne fait pourtant que commencer. Les représentations les plus difficiles seront dans quelques jours, quand les amis ne seront plus aussi nombreux. Les jours suivants, malgré l'engagement de ses amis de ne pas déserter le théâtre, Hugo a pourtant le sentiment qu'il n'en aura jamais fini avec ses adversaires. Pourtant la fréquentation du théâtre reste forte. C'est la gloire et la sécurité matérielle enfin pour Hugo ! En juillet de la même année, la capitale chasse le roi Charles X par la révolution romantique des « Trois Glorieuses ». Mais c'est pour ouvrir les bras à un nouveau monarque quelques années plus tard. Après "Hernani", Hugo change de troupe et quitte la Comédie Française. C'est à la Porte Saint Martin, théâtre populaire moins conformiste, qu'il confie en 1831 "Marion de Lorme", cette pièce interdite par la Restauration et libérée par le nouveau régime. Le succès ne sera pas au rendez-vous. Victor Hugo s'apprête à publier un roman à succès, Notre-Dame de Paris. Tout à son travail, il ne voit pas que les visites de son ami Sainte-Beuve à son domicile ne sont plus guère motivées par les batailles poétiques. Sainte-Beuve a refusé d'écrire sur "Hernani" et est devenu l'amant d'Adèle Hugo, c'est la rupture avec Hugo. Le Cénacle se disperse mais la fabuleuse créativité littéraire des romantiques n'en est encore qu'à ses débuts. Elle s'épanouira sous le règne tranquille de Louis-Philippe 1er.

L'année 1830 restera l'année de la bataille d'Hernani, celle de la chute de Charles X et des 3 glorieuses mais elle est aussi celle de la "Symphonie fantastique" de Berlioz et du "Rouge et le Noir" de Stendhal. Mais c'est une autre histoire !

 

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