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Le 28 janvier 1924, voilà exactement 97 ans, Alexandra David-Nèel pénètre à Lhassa au cœur du Tibet interdit.
Née en 1868 à Saint-Mandé, près de Paris, dans un milieu bourgeois, elle est l'unique fruit d'un mariage triste et sans amour. Les démons du voyage et de l'aventure la prennent très tôt et la jeune fille, fière et éprise de liberté, pratique l'art de la fugue jusqu'à sa majorité.

À la suite d'un séjour à Londres, elle commence à étudier sérieusement les philosophies orientales tout en se familiarisant avec la langue anglaise. Lorsqu'elle atteint enfin sa majorité, elle s'installe à Paris. Fascinée par le mystère des choses et des êtres, elle entre partout avec une grande curiosité, fréquente diverses sociétés secrètes dont la Franc-Maçonnerie, mais elle ressort rapidement de tout, cherchant encore sa propre vérité.
En 1890, quand elle touche l'héritage providentiel de sa tante qui est aussi sa marraine, elle profite de cette manne pour parcourir l'Inde de part en part pendant un an.mise en avant
Alexandra milite aussi farouchement pour la condition féminine et publie à cette époque des écrits virulents. En 1899, elle écrit un traité anarchiste. Les éditeurs, épouvantés, refusent la publication de ce livre écrit par une femme, tellement fière qu'elle ne supporte aucun des abus de l'état, de l'armée, de l'église ou de la finance. Pour suppléer ce refus, Jean Haustont, un compositeur avec qui elle vit en union libre depuis 1896, se fait éditeur et imprime lui-même le pamphlet qui passera quasiment inaperçu au niveau du grand public.
Elle devient une des premières femmes bouddhistes de France. Bouddhiste, elle le restera toute sa vie dans sa vision des choses et anarchiste aussi, bien entendu dans le sens libertaire du terme.
Alexandra gagne dans un premier temps sa vie dans une carrière artistique qui dure près de 8 années : chanteuse lyrique. Elle interprète, avec succès sur les scènes d'Europe, d'Orient et d'Asie les œuvres de Gounod, de Massenet ou de Bizet.
Le 4 août 1904, à 36 ans, la féministe convaincue épouse Philippe Néel, ingénieur en chef des Chemins de fer tunisiens. Une union qui la conduira, au bout de quelques mois à peine, au bord de la dépression. Alexandra n'est pas faite pour tenir le rôle de femme au foyer. Philippe Néel comprend que le démon des voyages torture toujours sa singulière épouse. En 1911, elle a déjà 43 ans quand elle obtient de trois ministères une aide financière pour un voyage d'études aux Indes. Partie en disant à son mari qu'elle reviendrait au bout de huit mois, elle ne remettra les pieds en Europe que 14 ans plus tard. Pendant toutes ces années, elle va arpenter l'Inde, la Chine, le Japon et le Tibet et s'immerger sans relâche dans les philosophies bouddhistes et hindouistes.
En 1914, elle rencontre dans un monastère bouddhiste Aphur Yongden (15 ans) dont elle fera son fils adoptif. Ensemble, ils se retirent jusqu'en 1916 dans un ermitage à 4000 mètres d'altitude, avec un «maître» qui l'initie aux enseignements les plus secrets du boudhisme tibétain. Pendant cette retraite, ils entrent plusieurs fois au Tibet et tentent mais en vain de gagner Lhassa.
Pourtant l'objectif ultime d'Alexandra David-Néel demeure le Tibet et mieux encore la ville sainte Lhassa.
Le Tibet n'a pas toujours été fermé aux Occidentaux. La Chine réussit à faire reconnaître sa suzeraineté sur le Tibet. En 1911, les Tibétains profitent du soulèvement républicain qui renverse la dynastie mandchoue pour chasser de Lhassa la garnison chinoise, ce qui rend le Tibet indépendant de facto. Il interdit alors une partie de son territoire, dont la capitale, aux Occidentaux. Lhassa 1923
Partie de Chine avec son fils adoptif et un lama tibétain, Alexandra David-Néel gagne le désert de Gobi puis la Mongolie et enfin le Tibet, le «Toit du monde». En 1923, elle se prépare au voyage vers Lhassa, la terre des divinités.
Pour cela, elle se déguise en mendiante tibétaine. Elle mêle des crins de yack à ses cheveux, se poudre avec un mélange de cendres et de cacao pour noircir sa peau et se cantonne à un humble mutisme, alors qu'elle parle couramment tibétain. Elle se met en route, bâton de pèlerin en main et va parcourir des milliers de kilomètres, pendants des mois de pérégrinations, dans la neige, le froid, par des contrées sauvages et difficiles, parfois même inexplorées, toujours accompagnée du jeune Aphur Yongden.
L'accoutrement de l'exploratrice lui permet d'observer de tout près les mœurs des Tibétains. Dans les zones où elle craint d'être reconnue par les autorités, elle voyage de nuit et dort le jour, cachée dans des fourrés.
Les deux voyageurs mendient leur nourriture, l'obtenant souvent en échange de prophéties que Yongden, en lama savant, révèle aux paysans et pèlerins croisés en route.
Ne reculant devant aucun danger, Alexandra David-Néel choisit de traverser le pays des Popas, une peuplade farouche dont «beaucoup écrit-elle prétendaient (qu'ils) étaient cannibales». Elle rajoute : «La route suivant les vallées se trouvaient indiquée sur plusieurs cartes ; au contraire, l'autre voie était complètement inexplorée. Évidemment, je devais choisir cette dernière».
Après avoir traversé plusieurs rivières accrochés à un câble et passé des cols à plus de 5000 mètres d'altitude, les prétendus vagabonds tibétains arrivent enfin à Lhassa. Nous sommes le 28 janvier 1924. Elle a 55 ans ! Alexandra David-Néel écrit à son mari qu'elle arrive à Lhassa «réduite à l'état de squelette». Elle peut néanmoins crier «Lha gyalo !» (les dieux ont triomphé !) en contemplant le Potala, le palais-forteresse du dalaï-lama.
Comme prévu, elle parvient à Lhassa à temps pour se mêler aux festivités du Nouvel An tibétain, qui ressemble plus à un carnaval chamaniste qu'à de grandes manifestations de spiritualité. L'exploratrice est toutefois habituée à la place centrale des démons dans les superstitions du peuple tibétain
Yongden et sa «mère» mendiante y passent deux mois, avant d'être démasqués pour cause de trop grande propreté. Alexandra allait se laver à la rivière chaque matin. Elle est dénoncée au gouverneur qui la laisse néanmoins reprendre son périple.
Débarrassée de son déguisement, Alexandra David-Néel se rend en Inde, à Bombay, où elle accorde de nombreuses interviews. Enfin, elle embarque pour l'Europe. En mai 1924, elle est accueillie au Havre comme une vraie héroïne nationale et fait la une des journaux.
Quatre ans plus tard, elle s'établit à Digne, près d'autres montagnes mais bien loin de ses chères Himalaya, des yacks et des démons tibétains. Elle raconte ses aventures dans un livre : "Voyage d'une Parisienne à Lhassa" (1929).
En 1937, n'y tenant plus, elle monte dans le Transsibérien avec Yongden et gagne la Chine.
De retour à Digne après la fin de la guerre, elle se consacre désormais à l'écriture. Elle publiera près de 40 ouvrages. À 100 ans, elle demande encore le renouvellement de son passeport en vue d'un nouveau voyage. La mort ne lui permettra pas de réaliser cet ultime défi. En septembre 1969, elle s'éteint paisiblement quelques jours avant ses 101 ans.
Son dernier voyage, elle l'a effectué avec Yongden le 28 février 1973 à Bénarès pour l'immersion de leurs cendres dans le Gange, selon leur désir. Le fleuve sacré a refermé le livre de la longue vie d'Alexandra David-Néel.
Le Tibet sous occupation chinoise aujourd'hui est toujours bien difficile à visiter !
Mais c'est une autre histoire !

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