Le 4 mars 1948, voilà exactement 73 ans, s'éteint à Ivry-sur-Seine Antonin Artaud à l'âge de 51 ans. Tout jeune quand il arrive à Paris, il se sent poète et se veut poète. Il sait dessiner aussi et regarde la peinture d'un œil averti. Il est très beau et désire devenir comédien. Il sera tout cela et plus encore, tour à tour poète bien sûr mais aussi dessinateur, essayiste, écrivain, acteur et théoricien du théâtre.


Toute sa vie, Artaud aura tenté de transformer de fond en comble la littérature, le théâtre et le cinéma. Poésie, mise en scène, pèlerinages, dessin et radio, chacune de ces activités a été un outil entre ses mains, "un moyen pour atteindre un peu de la réalité qui le fuit". Mais comment raconter la vie de ce personnage complexe en quelques minutes sans le ou la dénaturer ? Comment, pour lui rester fidèle, décrire une vie dont il se voulait le seul témoin ? "Je suis témoin, dit-il, je suis le seul témoin de moi-même ! "
La vie d'Antonin Artaud est si étroitement mêlée à son œuvre que l'on pourrait dire qu'il l'écrit avec sa vie et qu'il suffit donc de lire ses écrits pour connaître l'essentiel de sa vie. Et son œuvre n'est pas détachée de sa vie : il s'y affirme en homme, en corps.
Le poète donc écrit des poèmes mais le premier recueil est refusé. Ce sont les correspondances avec son éditeur pour défendre ses poèmes qui seront finalement publiées. Plusieurs recueils seront ensuite publiés qui témoignent de son impossibilité à penser et de la douleur physique de sa déperdition. artaud 5
On a beaucoup parlé de l'adhésion d'Antonin Artaud au mouvement surréaliste et encore plus des désaccords qui provoquèrent la rupture. C'est dans le numéro 3 de la "Révolution surréaliste" du 15 avril 1925 que culmine l'ascendant d'Artaud sur la revue et le groupe surréalistes . Au surréalisme peuvent être rattachés ses scénarios de film et quelques articles théoriques à propos du cinéma.
On n'a jamais vraiment cherché à analyser les raisons qui firent participer cet homme séparé, isolé en lui-même aux activités d'un groupe. Attiré par le merveilleux comme André Breton, peut-être était-il attiré par les recherches systématiques des surréalistes dans le domaine de l'inconscient qui lui paraissaient proches de celles qu'il pratiquait et cruellement sur lui-même ! Peut-être aussi y voyait-il un espoir de résolution à cette différence qui était sienne dans un groupe qui prétendait agir dans la vie mais sur la vie.
Au théâtre, on lui confiera la création de costumes et des décors tant il dessine bien. Comme acteur, il travaillera avec Pitoëf et Louis Jouvet.
Metteur en scène de quatre spectacles au théâtre Alfred Jarry dont "Le partage du midi" de Paul Claudel contre la volonté de l'auteur ou un autre interdit par la censure, il y révèle ses conceptions théâtrales. Le souvenir de ces représentations inquiète aujourd'hui encore la profession! La publication du "Théâtre et son double" en 1939 est le résultat de toute cette réflexion permanente sur le théâtre, "ce double de la vie", dit-il. Pourtant ces dernières décennies ont vu croître l'influence d'Antonin Artaud. Des États-Unis à la Pologne on ne compte plus les spectacles selon Artaud ou sous le signe de Artaud !
Théoricien du théâtre de la cruauté, il revendique cette cruauté qui confesse-t-il "ne signifie pas sang mais théâtre difficile et cruel d'abord pour moi-même" ! Dans le même temps, il poursuit une carrière d'acteur au cinéma. Il fut Marat dans le "Napoléon" d'Abel Gance ou le roi des mendiants dans "L'opéra de quat 'sous".
En 1936, n'attendant plus rien de la culture occidentale, il part pour le Mexique où il restera 9 mois. Depuis son jeune âge pour calmer ces effroyables douleurs qui lui sont presque une impossibilité de vivre, Artaud prend de l'opium. Il s'initie aux rites du soleil et du peyotl lors de son voyage chez les Tapahumaras . "Je ne voulais pas avec le peyotl entrer dans un monde neuf mais sortir d'un monde vieux. J'allais donc vers le peyotl pour me laver !"
Après le Mexique, c'est l'Irlande. Il est plusieurs fois arrêté à Dublin pour vagabondage et trouble à l'ordre public. Renvoyé en France, il est jugé violent, dangereux pour lui-même et pour les autres et souffrant d'hallucinations et d'idées de persécution, il est transféré sous placement d'office à l'hôpital psychiatrique. Nous sommes en 1937, il y restera 9 ans.
Artaud refuse toute visite y compris de sa famille. C'est dans la solitude des asiles d'aliénés que s'élabore une œuvre dont l'audace est stupéfiante où s'allient humour, malice, insolite, bons sens; que naît une langue à la fois d'une force et d'une légèreté inégalées; que se forge l'instrument par lequel Artaud va tenter de re-recréer le monde, la durée, l'espace, le corps, la vie, la mort et vaincre toute religion.
En mai 1946, il sort de l'asile de Rodez, revient à Paris et ne vit qu'en écrivant.
Le 13 Janvier 1947, au théâtre du Vieux Colombiers, il s'expose au public dans le sens le plus dangereux du terme, dans une conférence Tête à tête, par Antonin Artaud
Durant cette période, il est hébergé dans une clinique d'Ivry-sur-Seine, mais est libre de ses mouvements. Il y écrit sur plus de quatre cents cahiers d'écolier, et dessine des autoportraits et des portraits de ses amis à la mine de plomb et craies de couleurs.
En novembre 1947, il enregistre pour la radio "Pour en finir avec le Jugement de Dieu". Programmé pour le 1er février 1948, la diffusion en est interdite par le directeur de la Radiodiffusion française. À la suite de diverses réactions suscitées par son interdiction, sa diffusion est proposée à un public restreint composé de journalistes, d'artistes et d'écrivains. Le texte fera l'objet d'une publication posthume en avril 1948. Il a fallu attendre plus de 20 ans et l'explosion de 1968 pour qu'elle passe enfin sur les ondes.artaud 8
Atteint d'un cancer du rectum diagnostiqué trop tard, Antonin Artaud meurt le matin du 4 mars 1948
Hypnotisé par sa propre misère, où il a vu celle de l'humanité entière, Artaud a rejeté avec violence les refuges de la foi et de l'art. Il a voulu incarner ce mal, en vivre la totale passion, pour trouver, au cœur du néant, l'extase. Cri de la chair souffrante et de l'esprit aliéné en un homme qui se veut tel, voilà le témoignage de ce précurseur du théâtre de l'absurde, de ce désespéré qui nous parle.
Taraudé depuis son adolescence de troubles d'origine nerveuse, la douleur et les maux de tête chroniques omniprésents influeront sur ses relations comme sur sa création. Il voulait faire renaître son corps dans la pensée pour vivre intégralement sa pensée et s'inscrire en elle.
Lui seul doit savoir s'il a réussi. Il nous laisse une œuvre posthume considérable et son parcours original et attachant a inspiré des dizaines de biographies.
"Qu'un poète par sa seule voix parvienne à scandaliser, redonne un certain crédit aux mots » déclarait Maurice Nadeau, d'autres s'y sont essayés avec plus ou moins de succès ...
Mais c'est une autre histoire !

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