En collaboration avec Radio Pays d'Hérault, voici une nouvelle série d'articles historiques pour cette année 2021, que nous publierons tous les jeudis. Les « hiers » sont nombreux dans l’histoire des hommes, des milliers de jours de sang, de larmes, de conflits et de destructions mais aussi de progrès scientifiques, médicaux et industriels inespérés. Tous ces « hiers », les uns après les autres, ont permis aux hommes d’accomplir certains rêves comme d’échapper à l’attraction terrestre, de conquérir l’espace, de concevoir l’infini. Des populations asservies aux peuples libérés, de la cruauté des uns à l’héroïsme des autres, la mémoire collective de cette humanité se nomme l’Histoire et c’est la nôtre ! « Une autre histoire » vous fera revivre, semaine après semaine, les grands évènements d’un passé qui ne peut que donner du sens à notre avenir. Vous pouvez également écouter cette chronique sur RPH.

Le 7 janvier 1957, voilà exactement 64 ans, le gouvernement français confie au général Jacques Massu les pleins pouvoirs de police sur le Grand Alger (800.000 habitants dont une moitié de musulmans). Le général commande les 6.000 hommes de la dixième division parachutiste. Il a mission de mettre fin au terrorisme dans l'agglomération.
Deux ans plus tôt, le 20 août 1955, les indépendantistes algériens ont déclenché une insurrection sanglante dans le Constantinois. Un an plus tôt, le 5 février 1956, Guy Mollet, secrétaire général de la SFIO, l'ancêtre du Parti socialiste d'aujourd'hui prend la tête du gouvernement français. Il confie le portefeuille de la Justice à François Mitterand qui fait voter dès le 12 mars 1956 par la gauche (communistes et socialistes) et une bonne partie de la droite une loi sur les «pouvoirs spéciaux» qui apportera quelques mois plus tard une base légale à la torture.
En Algérie même, Guy Mollet doit faire face à la montée de la violence aveugle. C'est ainsi que le 18 mai 1956, on découvre dans les gorges de Palestro les corps de 18 jeunes militaires horriblement mutilés et tués après être tombés dans une embuscade.
Le 30 septembre 1956, les spectaculaires attentats du Milk Bar et de la Cafétéria font l'effet d'un coup de tonnerre. La guerre ne se confine plus dans les zones frontalières et les montagnes. Elle frappe désormais le cœur d'Alger !
Revigoré par l'impact médiatique de ces attentats, le FLN, qui dispose sur place d'environ 5.000 militants, n'hésite plus à s'en prendre à la population de la ville. Il fait appel à des femmes de type européen (en vue de tromper la vigilance de l'armée et de la police) pour convoyer les armes, transmettre les messages et même poser les bombes. Des Européens comme le jeune communiste Fernand Yveton, qui sera guillotiné, lui apportent aussi leur concours.
L'opinion française est tétanisée par ces attentats qui tuent et mutilent au hasard, dans les lieux publics, des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, des militaires et des civils, des indigènes et des pieds-noirs. Robert Lacoste, ministre résident en Algérie, fait guillotiner les terroristes condamnés par la justice et décide de tout mettre en œuvre pour en finir avec la terreur.
Enfin, le 7 janvier 1957, le préfet d'Alger fait appel aux hommes du général Massu.
Immédiatement, les parachutistes entrent dans Alger et traquent les terroristes dans toute l'agglomération. Sans trop s'embarrasser de scrupules ni de juridisme, ils pratiquent la torture pour faire parler les personnes suspectes d'avoir caché des bombes. Ces hommes, dont beaucoup ont précédemment combattu les Allemands et dénoncé la barbarie nazie, se justifient de leurs actes au nom de la nécessité.images 21
C'est la torture contre la terreur !
La presse publie les témoignages qui dénoncent la banalisation de procédés indignes : tortures (torture à l'électricité ou «gégène», pendaison par les membres, baignoire...), exécutions sommaires de suspects, jugements expéditifs par les tribunaux militaires, centres de détention clandestins etc. Les prisonniers qui meurent dans les centres de torture sont jetés à la mer avec un boulet de ciment aux pieds (les parachutistes appellent cela les «crevettes Bigeard», du nom du colonel qui supervise les opérations).
Une commission d'enquête rend un rapport accablant le 21 juillet 1957. Le quotidien Le Monde le publie, ce qui lui vaut d'être saisi. Les responsables politiques et la majorité des citoyens, tant à droite qu'à gauche, sont donc très bien informés de ce qui se passe en Algérie. Mais ils préfèrent se taire devant les excès des militaires.
Le soir du 11 juin 1957, Maurice Audin, 25 ans, mathématicien et militant communiste, est arraché à sa femme et ses trois enfants par des hommes du 1er Régiment Parachutiste. Arrêté le lendemain, son ami Henri Alleg, directeur du quotidien Alger républicain, le croise brièvement dans les locaux où les parachutistes «interrogent» les suspects. Dix jours plus tard, sa femme apprend qu'il se serait enfui.
On ne reverra jamais le jeune homme, très vraisemblablement mort sous la torture. Dès l'année suivante, en février 1958, Henri Alleg publie aux Éditions de Minuit un témoignage retentissant sur la torture : La Question. L'ouvrage est vendu à 60.000 exemplaires avant d'être interdit un mois plus tard.
La répression est à l'œuvre et la torture semble déboucher sur des résultats significatifs : de nombreuses bombes sont découvertes à temps grâce aux informations données sous la torture par des terroristes.
Suprême humiliation : le FLN ordonne une grève générale de huit jours à compter du 28 janvier 1957, ouverture de la onzième session des Nations Unies à New York, mais elle est brisée par les parachutistes qui ouvrent de force les rideaux de fer des commerçants de la Casbah, le grand quartier musulman d'Alger.
L'emploi de la torture par les hommes de Massu suscite d'emblée les protestations de maints responsables démocrates et chrétiens qui le considèrent injustifiable quels qu'en soient les résultats.
Un héros de la Libération, le général Jacques Pâris de la Bollardière, demande publiquement dès le 28 mars 1957 à être relevé de son commandement pour ne pas cautionner la torture et le crime d'État. Il sera puni de quinze jours de forteresse. Et le 12 septembre 1957, Paul Teitgen, secrétaire général de la police algéroise, démissionne avec éclat.
L'un et l'autre sont mus par de solides convictions chrétiennes. C'est aussi le cas d'Edmont Michelet, garde des sceaux dans le gouvernement du général de Gaulle de 1959 à 1961, qui n'a de cesse de dénoncer la torture, ainsi que des premiers grands intellectuels opposés à la guerre d'Algérie, tels Germaine Tillon ou François Mauriac
Des agnostiques et athées, comme les journalistes et écrivains Jean-Jacques Servan-Schreiber et Albert Camus, dénoncent aussi la torture et condamnent d'une même voix les procédés employés par le FLN.
Neuf mois après avoir obtenu les pleins pouvoirs, le général Massu peut se flatter d'avoir gagné la «bataille d'Alger», mais au prix de 3.024 disparitions y compris des Français de métropole qui soutenaient la cause indépendantiste. Le FLN, exsangue, n'est guère plus en état de poursuivre ses opérations terroristes. Il se déchire qui plus est dans des querelles internes, à coup de liquidations et d'assassinats. Il poursuit la guerre contre son rival de toujours, le MNA (Mouvement National Algérien) de Messali Hadj.
Pour les successeurs de Guy Mollet à la tête du gouvernement, le moment paraît favorable à une négociation avec les éléments les plus modérés du camp ennemi. C'est alors que les Français d'Algérie et certains officiers vont faire appel au général De Gaulle dans l'espoir de prévenir le lâchage de l'Algérie. On sait ce qu'il advint !
La guerre d'Algérie se terminera par les accords d'Evian en 1962 qui permettent à ce pays de devenir un Etat indépendant. 59 ans plus tard les plaies restent toujours ouvertes des deux côtés de la Méditerranée !
Mais c'est une autre histoire !

 

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies nous permettant par exemple de réaliser des statistiques de visites.