Lumir Lapray détaille les recettes de la victoire contre Trump, transposables en France

le 7 novembre, 2026

La gauche a gagné aux États-Unis grâce à une mobilisation de terrain et des solutions concrètes, estime cette essayiste, qui appelle à s’inspirer de ce « community organizing » pour contrer l’extrême droite en France.

En reprenant le contrôle des deux chambres du Congrès, les démocrates ont remporté une large victoire aux élections de mi-mandat étasuniennes, le 3 novembre. Selon l’activiste francaise Lumir Lapray, ce désaveu cinglant infligé au président Donald Trump a été rendu possible par l’inlassable travail de terrain mené par des syndicats et des organisations d’habitants depuis plusieurs années.

Originaire d’une ruralité isolée de l’Ain, Lumir Lapray nourrit des liens étroits avec les États-Unis. Après avoir fait une partie de ses études à l’université de Californie, elle s’est engagée dans le mouvement syndical de travailleurs Fight for $15 en 2012, puis est devenue assistante parlementaire de Juan Vargas, représentant démocrate de Californie à la Chambre des représentants. En 2024, elle est repartie six mois dans les Appalaches pour étudier le vote Trump dans les territoires ruraux et industriels et les stratégies des militants de gauche pour reconquérir ces électeurs.

Pour l’ancienne candidate de la Nupes dans l’Ain, le community organizing, un terme improprement traduit par « mobilisation communautaire » en français, est la clé pour contrer l’extrême droite partout dans le monde. Elle en livre les méthodes dans son livre S’organiser. Reprendre le pouvoir, mode d’emploi, paru en septembre aux éditions Payot.


Reporterre — Quelles leçons tirez-vous de la victoire des démocrates aux midterms ?

Lumir Lapray — C’est d’abord une victoire des thèmes du coût de la vie. C’est ce qui se passe lorsque les politiques parlent du quotidien des gens et proposent des choses radicales, comme changer le système de santé par capitalisation. L’objectif, c’est que les gens vivent mieux, en partant de leurs besoins et de leurs désirs pour construire des propositions concrètes.

Deuxième leçon : l’importance de la campagne permanente. Aux États-Unis, avec des élections tous les deux ans, cette course de relais fait partie du jeu. La Géorgie, qui a élu Keisha Lance Bottoms, première femme afro-américaine gouverneure de l’État, en est un exemple : cette victoire n’aurait pas été possible sans le travail préliminaire de Stacey Abrams [candidate démocrate en 2018 et en 2022 et fondatrice d’organisations engagées dans la mobilisation électorale et les droits de vote, dont Fair Fight Action]. L’infrastructure militante se construit patiemment mais finit par payer.



C’est ainsi que des États réputés imprenables ont pu être conquis par les démocrates ?

Tout le monde avait rayé le Sud des États-Unis de la carte, en disant : « Dans le Sud, on ne peut pas gagner, il n’y a que des fachos. » Or, beaucoup de gens n’y veulent plus de Trump. Une coalition s’est formée entre la communauté racisée historique afro-américaine du Sud et d’autres : les Latinos, les communautés queer, les femmes et les classes populaires blanches déçues par Trump. C’est ce qui a permis aux démocrates de gagner sur un programme plus à gauche qu’habituellement, et de convaincre au delà de leur camp. C’est la troisième leçon : ne jamais abandonner des espaces, même quand c’est dur.

Lire aussi : Midterms aux États-Unis : la victoire démocrate, un espoir pour l’écologie

Cette élection était aussi un référendum sur Trump. Elle a sanctionné son incapacité à changer la vie des gens, alors qu’il l’avait promis, et la violence débridée de son deuxième mandat, sans commune mesure avec le premier. Cette violence servait à détourner l’attention : plus on en parle, moins on parle du coût de la vie. Mais ça, les gens n’en veulent plus. Ils ont compris l’arnaque.



Vous insistez sur les formes de mobilisation spécifiques à la gauche aux États-Unis, comme le community organizing.

Oui, l’organizing, c’est le fait que des gens ordinaires, qui partagent des conditions matérielles d’existence — ils travaillent, vivent ou prient au même endroit — et une identité commune — chrétiens, noirs, immigrés, sans-papiers —, décident qu’ils ont plus à gagner ensemble que séparément.

Ils s’organisent autour d’un principe essentiel : « Pour nous, par nous ». Ceux qui vivent les discriminations et les injustices font le travail eux-mêmes, ce ne sont pas des gens extérieurs qui viennent les sauver. Peu importe que cela paraisse trop radical ou impopulaire : si le groupe estime que c’est ce qui changera ses conditions matérielles d’existence, alors il le fait.

Ces organisations ne se limitent pas forcément à de petits groupes locaux. Le syndicat des travailleurs agricoles, l’United Farm Workers (UFW), créé par Dolores Huerta et César Chávez, est ainsi présent dans toute la Californie.



Quel rôle ces mobilisations par la base ont-elles joué dans la vague démocrate ?

Je vois un lien énorme entre le community organizing et les victoires de gauche. La victoire de Troy Jackson dans le Maine n’aurait pas été possible sans un ancrage syndical très fort et ancien. Même chose pour celle d’Abdul El-Sayed, premier sénateur musulman des États-Unis, dans le Michigan, où la tradition syndicaliste s’est enrichie d’un organizing ancré dans les communautés locales.

Il faut aussi prendre en compte le travail de ces millions — et je dis bien millions — d’inconnus qui ont créé des groupes WhatsApp pour s’organiser avec leurs voisins ou des groupes de soutien, notamment dans les zones où la police fédérale de l’immigration (ICE) est beaucoup intervenue.

On explique souvent la victoire de Zohran Mamdani, premier maire musulman de New York, par sa communication efficace. C’est vrai, mais cela ne résume pas tout. Il existe dans cette mégalopole un terreau d’organisations citoyennes extrêmement structurées : étudiants pro-Palestine, syndicats de locataires, sans-papiers... Ces groupes ont décidé qu’il était stratégiquement intéressant de le faire élire et ils ont formé une coalition. C’est à eux, et non à de grands donateurs comme souvent aux États-Unis, que Zohran Mamdani doit son élection et donc à eux qu’il doit répondre.



Cette victoire des démocrates porte-t-elle des enseignements et de l’espoir pour la gauche française ?

Oui, cependant il ne suffit pas de comprendre comment l’organizing fonctionne, il faut aussi du temps pour le mettre en pratique. Cette élection est le fruit de décennies de travail. Bien sûr, il y a eu une vague : les États-Unis sont électoralement très volatiles : ils sont passés d’Obama à Trump, puis de Trump à une vague de gauche. Mais sans organisation collective de terrain, cela n’aurait pas suffi.

C’est d’autant plus remarquable que cette élection a connu une très forte participation, malgré les tentatives considérables de privation du droit de vote. Les attaques contre le vote des pauvres et des Afro-Américains se multiplient depuis que la Cour suprême a mis fin à une partie de leur protection électorale : suppression de bureaux de vote — certains États passent de 400 à 20 —, restrictions du vote par correspondance ou du vote anticipé.

Les républicains ont mis en œuvre ces mesures à tous les niveaux, de l’ultralocal au national. Or, les résultats se sont parfois joués à quelques milliers de voix dans de nombreux États. Chaque voix est donc à arracher avec les dents. Cela suppose une organisation de campagne dotée d’une infrastructure militante extrêmement fine, jusque dans les territoires les plus reculés.



De telles formes de mobilisation sont-elles possibles dans les territoires français ?

En France, et a fortiori dans les territoires ruraux, notre infrastructure sociale est très affaiblie. Le monde du travail a profondément changé : les emplois ouvriers se sont déplacés vers les industries de services et le mouvement syndical n’a pas toujours et pas partout suivi.

Il est difficile pour le monde associatif d’afficher une couleur partisane, car elle dépend de subventions publiques et que l’État est de plus en plus regardant sur les orientations prises. C’est une immense différence avec les États-Unis, où les grandes ONG font campagne et donnent à des candidats. Enfin l’infrastructure partisane de gauche est réduite à peau de chagrin dans nombre de territoires ruraux.



Alors que le RN est donné vainqueur à la présidentielle et que le pays est traversé par d’importantes mobilisations sociales, comment s’en inspirer malgré tout ?

Aujourd’hui, je ne vois pas encore en France comment on pourrait faire ce qui a été fait aux États-Unis en si peu de temps. Pourtant, nous ne sommes pas condamnés à vivre dans cette atomisation permanente. Ce qui me rassure, c’est que le plan est assez clair.

On peut reconstruire ce qui existait auparavant : des syndicats avec de vraies ancrages, des organisations d’éducation populaire qui fonctionnent à plein régime et des partis de masse. Il y a plein de gens ont envie d’agir et qui se réunissent en collectifs. Beaucoup manquent cependant d’organisations pour les structurer et les former, notamment pour savoir où faire du porte-à-porte.

C’est ce savoir-faire que j’essaie de transmettre dans mon travail de formation et mon livre, proposé à 5 euros grâce à un gros effort de l’éditeur pour que le plus grand nombre puisse s’en saisir. Ça va être dur parce que cela demande énormément de temps alors que nous en avons peu. Mais si l’on veut arrêter de perdre, nous n’avons pas vraiment le choix, alors au boulot !

Marielle Boix nous fait parvenir cet article avec ce commentaire : " Usa, Brésil, Serbie ... Ils l'ont fait, on peut le faire", on partage !

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