Territoires en résistance : L’affaire des boues rouges en Corse

le 18 octobre, 2026

Au début des années 70, sur la côte Toscane, la multinationale Montedison ouvre une usine de dioxyde de titane, un composant pour les peintures industrielles. Sa production génère des déchets acides à forte concentration en métaux lourds des boues rouges extrêmement toxiques pour l’environnement. L’État italien étant son principal actionnaire, le géant obtient sans difficulté du ministère de la Santé l’autorisation de déverser ses déchets dans la mer. Des cétacés sont retrouvés échoués sur les plages, brûlés par les boues rouges. Très vite, pêcheurs et population riveraine s’alarment. La pollution ravage la faune et la flore marines. L’affaire éclate alors que les mouvements régionalistes corses gagnent en puissance. Elle fait rapidement l’unanimité en Corse où elle est perçue comme une preuve supplémentaire de la domination de la métropole, indifférente aux ravages causés par les industriels italiens. Un premier comité de défense contre les boues est constitué au printemps 72, rassemblant des pêcheurs, des scientifiques, des élu·es, et même des notables comme le président de la chambre économique. Des manifestations sont organisées, les élèves du lycée de Bastia y participent. Des pêcheurs bloquent 3 fois le port en un an. Une atmosphère pré-insurrectionnelle s’installe.
Face à ces mobilisations, les gouvernements italien et français proposent des mesures technocratiques timorées. Le ministère de l’Environnement publie un livre blanc, aussitôt qualifié de « livre de la honte ».
Début 73, des actions militantes renversent le rapport de force.
Une manifestation envahit la sous-préfecture de Bastia et moleste le sous-préfet. Edmond Simeoni et Vincent Duriani (l’adjoint au maire communiste de Bastia) sont arrêtés et emprisonnés. Quelques jours plus tard, une grève générale de toute l’ile obtient leur libération. Face à l’inertie persistante des autorités, des militant·es passent à l’action clandestine et font exploser le bateau convoyant les déchets. L’opération est revendiquée par le Front paysan corse de libération.
La lutte se poursuit sur le terrain juridique. En 74, un procès retentissant s’ouvre en Italie pour établir la nocivité des boues rouges. L’avocat s’appuie sur les travaux de Denise Viale, professeur agrégée de biologie qui démontre le lien entre ces boues et la destruction de la vie marine. En suivant, le tribunal condamne le PDG de l’usine ainsi que plusieurs cadres à des peines de prison. Les bateaux sont placés sous scellés et l’usine est fermée.
Le tribunal engage alors une très longue procédure qui aboutit à la reconnaissance, pour la première fois, de la notion de dommage écologique.
Au terme du procès, en 1986, les départements corses obtiennent une indemnisation, que beaucoup jugeront dérisoire, en compensation des dommages subis.
La société Montedison, quant à elle, disparaitra en 1990 après une série de scandales politiques et financiers. Cette affaire marquera le point de départ du droit européen de l’environnement.
D’autre part, elle aura des répercussions sur d’autres cas de pollutions maritimes au Havre et sur le Rhin par les mines de potasse d’Alsace (1995), ainsi que marée noire de l’Amoco Cadiz contre les centrales nucléaires de Belleville, Cattenom et Creys-Malville.

Malgré ces victoires politiques et juridiques, les pollutions industrielles demeurent un enjeu grave. Spécialement à Gardanne, près de Marseille, où des boues rouges continuent d’être combattues par les riverains, et des collectifs écolos et syndicalistes.

Chaque semaine, nous publierons le récit d’une lutte oubliée. 10 chroniques de victoires méconnues extraites du livre :
« Territoires en Résistance » présenté le 11 octobre 2026 (

L’affaire des boues rouges en Corse (1) : « Montedison passe, mer trépasse » 1972-1978

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