Ouverture de l’A69 : retour sur 4 années d’une lutte farouche et inventive

le 7 novembre, 2026

L’autoroute A69 reliant Toulouse à Castres a été ouverte aux voitures le 6 novembre. Un dénouement qui ne fera pas oublier quatre années de lutte acharnée, menées par des opposants qui auront tout tenté contre le chantier, malgré la répression de l’État.

11 février 2023 — Depuis plusieurs semaines, le concessionnaire Atosca a lancé des fouilles archéologiques sur les 53 kilomètres du tracé entre Toulouse et Castres, alors même que l’enquête publique, dont dépend le feu vert à la construction de l’autoroute, est toujours en cours. Ce premier passage en force montre un mépris apparent pour la consultation : le concessionnaire semble déjà persuadé que l’autoroute se fera.

Trous à perte de vue sur des terres agricoles pour les fouilles archéologiques sur le tracé de l’autoroute A69, le 11 février 2023. © Antoine Berlioz / Reporterre

Les avis rendus publics le 9 février 2023 par la commission d’enquête sont pourtant défavorables. L’Autorité environnementale et le Conseil national de la protection de la nature émettent de fortes réserves, tout comme près de 90 % des 6 000 contributions d’habitants, qui s’opposent au projet.

21 mars 2023 — Le 1ᵉʳ mars, un arrêté interdépartemental a tout de même validé l’autorisation environnementale et donné le feu vert aux travaux. Les premiers abattages débutent, notamment à Vendine. Le 21 mars au matin, l’arboriste Thomas Brail, originaire du Tarn et fondateur du Groupe national de surveillance des arbres, grimpe dans un platane pour empêcher qu’il soit coupé.

Il devient rapidement l’une des figures de la lutte, aux côtés d’habitants, de zadistes, de scientifiques et d’avocates. Plusieurs centaines de personnes se relaient au sol pour le soutenir, tandis que d’autres militants tentent de ralentir les engins en s’accrochant aux bras mécaniques des abatteuses. Ainsi commence la lutte des « écureuils », ces militants-grimpeurs qui ont tenté de sauver les arbres du tracé.

Le poing levé, sur le bras d’une tête abatteuse, un opposant à la construction de l’A69 vient de stopper le chantier d’abattage de platanes centenaires sur une allée d’une trentaine de platanes à Vendine. © Antoine Berlioz / Reporterre

22-23 avril 2023 — Les Soulèvements de la Terre organisent, avec les associations et collectifs locaux, la première « manif’action », baptisée Sortie de route. Plus de 8 000 opposants se retrouvent dans le Tarn pour défiler joyeusement et participer à une grande course de caisses à savons.

Habitants du coin, scientifiques, agriculteurs et militants chevronnés se découvrent dans cette grande manifestation et envisagent des ponts pour construire la lutte à venir. Premier d’une longue série de grands rassemblements, l’évènement donne à la lutte une résonance nationale.

«  Sortie de route  » : la première grande mobilisation contre l’A69 avec les Soulèvements de la Terre, à Soual, le 22 avril 2023. © Antoine Berlioz / Reporterre
Des paysans du Tarn sur une caisse à savon lors de la mobilisation «  Sortie de route  ». © Antoine Berlioz / Reporterre

21-22 octobre 2023 — Forts du succès du premier rassemblement, les Soulèvements de la Terre, plusieurs collectifs locaux et des syndicats remettent le couvert. Face à l’avancée des travaux et au passage en force du concessionnaire et de l’État, la mobilisation, qui réunit plus de 10 000 personnes, se fait plus offensive : deux entreprises de travaux publics participant au chantier sont ciblées et des engins sont incendiés. Une première tentative d’occupation du tracé, la Crem’Zad, est évacuée en quelques heures, au terme d’une intervention brutale des forces de l’ordre.

Lors de la manifestation «  Ramdam sur le Macadam  » le 21 octobre 2023, des manifestants sont entrés dans la cimenterie Carayon, une entreprise de BTP impliquée dans les travaux de l’A69, pour détruire des camions de chantier. © Antoine Berlioz / Reporterre

Mars 2024 — Cette fois, l’occupation tient. Depuis décembre 2023, des militants occupent l’une des dernières forêts encore debout le long du tracé, à Saïx, dans le Tarn. Les écureuils ont construit des cabanes dans les arbres, et des abris en bois fleurissent aussi au sol.

Malgré des conditions de vie très rudes en plein hiver et de nombreuses tentatives d’expulsion, la zad résiste. Le 10 février, la militante suédoise Greta Thunberg rend visite aux zadistes et donne un écho international à la lutte.

Quelques jours plus tard, après une énième charge des forces de l’ordre, la zad au sol est évacuée et un siège policier est mis en place pour isoler les militants perchés. Gendarmes et CRS se relaient jour et nuit pour interdire l’accès à la forêt. Les écureuils se retrouvent privés d’eau et de nourriture. La Cnamo, unité spéciale de la gendarmerie censée pouvoir déloger des militants dans des conditions extrêmes, entre en action sans grand succès. Le rapporteur de l’ONU, Michel Forst, se déplacera en personne dans le Tarn pour dénoncer une répression « disproportionnée ».

Occupation de la Crem’Arbre par des «  écureuils  ». © Antoine Berlioz / Reporterre

Un matin, exténués et menacés par les assauts de la Cnamo, les militants perchés tombent nez à nez avec une mésange bleue en pleine nidification. La vidéo est envoyée à l’Office français de la biodiversité, qui confirme la présence de l’oiseau et demande l’interdiction de tous les travaux de défrichage jusqu’à la fin de la nidification, en septembre. C’est une victoire pour les écureuils, qui descendent enfin de leurs cabanes après plus de 40 jours de siège policier.

Fin mars, Reporterre estime que près de 3 millions d’euros ont déjà été dépensés par l’État pour réprimer la lutte contre l’A69.

8-9 juin 2024 — Troisième manif’action organisée par des collectifs locaux avec les Soulèvements de la Terre. Direction Puylaurens, dans le Tarn, pour un weekend de fête et de mobilisation qui réunit près de 6 000 personnes. Le samedi, plusieurs cortèges tentent de pénétrer sur le chantier. Violemment réprimés par un dispositif policier hors norme, les manifestants regagnent le camp profondément marqués, dans leurs corps comme dans leurs têtes. La même musique semble se jouer : l’autoroute se construira coûte que coûte.

Des milliers de personnes se sont retrouvées pour contester la construction de l’A69 lors de l’évènement «  Roue libre  », troisième grande manifestation contre l’A69 avec les Soulèvements de la Terre, à Puylaurens, le 8 juin 2024. © Antoine Berlioz / Reporterre

Juillet 2024 — Les travaux avancent à marche forcée, malgré les nombreuses plaintes déposées par les associations écologistes. À Verfeil, en Haute-Garonne, Alexandra et son fils occupent la dernière maison encore debout sur le tracé. Face au mépris du concessionnaire, elle a accueilli des zadistes sur son terrain en mars 2024, dont certains se sont perchés dans les arbres. Atosca se heurte à la détermination de la dernière habitante du tracé, véritable caillou dans sa chaussure.

Le concessionnaire multiplie les pressions et les tentatives de négociation, et la mère de famille subit même une tentative d’incendie à son domicile, le 1ᵉʳ septembre 2024. L’enquête est toujours en cours, mais selon les premiers éléments, un directeur de travaux employé par Atosca pourrait être impliqué dans ce commando incendiaire. Quelques jours après cet incident, Alexandra jette l’éponge et quitte sa maison. Les écureuils perchés dans les arbres résistent encore quelques semaines avant d’être contraints de descendre. C’est la fin de la zad du Verger.

Alexandra vivait depuis douze ans à Verfeil dans une maison en location sur un grand terrain verdoyant parsemé de nombreux arbres. Elle a appris que l’autoroute passerait sur sa maison alors qu’elle était enceinte de son fils. © Antoine Berlioz / Reporterre
Deuxième jour d’occupation du site du Verger, à Verfeil le 17 septembre 2024, où se trouvent des militants dans les arbres et sur le toit de la maison. © Antoine Berlioz / Reporterre

31 août 2024 — À la veille du 1ᵉʳ septembre, date à partir de laquelle le concessionnaire pourra légalement abattre les derniers arbres du tracé, près de 200 gendarmes envahissent la zad de la Cal’Arbre. L’intervention, particulièrement violente, provoque la chute d’un occupant d’une vigie surnommée Bourg-Palette, à près de 6 mètres de haut. Cinq vertèbres fracturées : l’opposant en garde encore des séquelles. Occupé depuis près de six mois, le bois de la Cal’Arbre est rasé quelques jours plus tard.

La forteresse Bourg-Palette, sur l’occupation de la Cal’Arbre, fait face à l’autoroute. Le 30 aout 2024, son expulsion a provoqué la chute de 6 mètres d’un militant. © Antoine Berlioz / Reporterre
Julia, le dernier chêne centenaire sur l’occupation de la Cal’Arbre, encore habité lundi 9 septembre 2024 en début de soirée, a été abattu quelques minutes après la descente de l’écureuil, ayant pris la fuite face aux menaces de morts des vigiles privés d’Atosca. L’occupation de la Cal’Arbre aura tenu de mars à septembre 2024. © Antoine Berlioz / Reporterre

27 février 2025 — Alors que toutes les occupations, dont la dernière, celle de la zad du Verger, ont été expulsées, les opposants continuent de croire en une décision de justice en leur faveur. Le 18 février, une audience cruciale se tient au tribunal administratif de Toulouse : la rapporteure publique appelle à annuler l’autorisation environnementale, l’autoroute ne répondant à aucune raison impérative d’intérêt public majeur. Le 27 février, le délibéré tombe : l’autorisation est annulée et le chantier de l’A69 devient donc illégal.

Une victoire de courte durée : dès le mois de juin, le concessionnaire est autorisé à reprendre les travaux en attendant la décision en appel. Le 30 décembre, la cour administrative d’appel valide définitivement les autorisations, laissant le champ libre au concessionnaire pour terminer le chantier.

Le 27 février 2024, victoire des opposants à l’A69, le tribunal administratif de Toulouse retire l’autorisation environnementale du dossier A69 rendant le chantier illégal. Une première en France dans le droit environnemental pour un chantier en cours de réalisation d’une telle ampleur. © Antoine Berlioz / Reporterre

5-6 juillet 2025 — Alors que les travaux ont repris, 2 000 personnes se retrouvent à nouveau dans le Tarn, au château de Scopont, à l’appel des Soulèvements de la Terre et des collectifs locaux. Ce lieu, menacé par l’autoroute qui passe à quelques centaines de mètres et qui abrite des espèces végétales rares et protégées, est également au cœur d’une bataille judiciaire.

Tout le weekend, les opposants à l’A69 dansent, discutent et courent sur le tracé de l’autoroute, cernés par un important dispositif policier. Les travaux avancent et l’espoir d’une victoire finale s’amenuise.

Des centaines de manifestants jouent à «  un, deux, trois, police  !  » vers le tracé de l’autoroute où se trouvent les forces de l’ordre lors de la mobilisation «  Turboteuf  » le 5 juin 2025. © Antoine Berlioz / Reporterre

10-11 octobre 2026 — L’autoroute doit être mise en service dans les jours qui viennent. Malgré cette nouvelle peu réjouissante, d’anciens militants de la zad décident d’organiser un dernier rassemblement : la « Dé-fête ». Près du Dicosa, à Cambounet-sur-le-Sor, les opposants partagent leurs souvenirs de la lutte, célèbrent ces moments et les rencontres qu’elle a permises.

Malgré les arbres et les espaces naturels que le concessionnaire a rayés du paysage, les traumatismes et les blessures liés à la répression d’État, et les terres agricoles engloutis par l’A69, les militants continuent de fêter cette lutte et ses enseignements, et envisagent la suite.

Dernière manifestation contre l’A69, «  Dé-Fête  », où les opposants se sont retrouvés pour clôturer la lutte contre l’A69. © Antoine Berlioz / Reporterre

Richard Laporte fidèle lecteur et commentateur de l'A69, nous transmet un excellent article du non moins ecellent site Reporterre

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