À Marseille, une école du feu contre les incendies

par | 2 août 2026 | Place aux lecteurs

À Marseille, quelques mois après un incendie qui a ravagé le nord de la ville, un groupe d’habitants s’organise au sein de l’École du feu. Cette initiative vise à faire connaître les bons gestes, avant et pendant le sinistre.

« Le feu est passé et il repassera. La seule manière d’habiter ici, c’est d’apprendre à vivre avec ce risque », affirme Lucile. En ce samedi de décembre, aux côtés de son conjoint et de ses deux enfants, cette comédienne de 36 ans ferme la marche d’une petite troupe crapahutant sur les hauteurs de l’Estaque, un quartier du nord de Marseille. Autour d’elle, la nature porte encore les traces de l’incendie qui a ravagé 750 hectares et touché plus de 90 habitations le 8 juillet.

De rares pins calcinés se dressent encore péniblement au milieu d’un parterre tapissé de jeunes repousses verdoyantes de chênes kermès, qui s’agrippent aux mollets. Au bout de quelques pas dans ce paysage, le groupe, composé d’une quarantaine de personnes, s’arrête pour un tour de présentation liminaire : « Marie-Blanche, ma maison a complètement brûlé » ; « Patrick, sinistré » ; « Nicolas, mon jardin est détruit » ; « Sabine, épargnée par le feu » ; « Anna, ma maison est inhabitable ».

La plupart des membres du groupe résident sur les flancs de ces collines de bord de mer et ont vu leurs habitations consumées. C’est pour rompre avec le traumatisme et la sidération qu’ils et elles participent à cette promenade, entre lecture de paysage et discussions. La troisième organisée par l’« École du feu ».

« Se réapproprier un savoir sur les incendies et l’environnement pour mieux nous protéger »

Derrière ce nom évocateur, un besoin : apprendre à vivre dans un territoire marqué par les flammes. Le projet a été initié par Julie de Muer, elle-même habitante de l’Estaque et cofondatrice du Bureau des guides du GR2013, une association qui organise des balades urbaines dans les communes de la métropole d’Aix-Marseille-Provence.

Le quartier de l’Estaque porte encore les stigmates de l’incendie qui a touché le nord de Marseille à l’été 2025. © Aurélien De Bolster / Reporterre

« L’École du feu part du postulat qu’il faut nous réapproprier un savoir sur les incendies et l’environnement pour mieux nous protéger », explique Julie. Quelques semaines après le sinistre, elle a présenté sa démarche aux personnes touchées, qui s’en sont saisi rapidement. Un groupe de travail a été mis en place au sein du Collectif de l’incendie du 8 juillet, formé dans l’urgence pour s’entraider au lendemain de la catastrophe et comprendre ce qu’il s’est passé.

Assurer son autoprotection

L’approche a convaincu Agnès. Cette éducatrice de 57 ans était avec son fils, dans leur maison à flanc de colline, lorsque l’incendie s’est déclaré. Le crépi noirci de sa terrasse en conserve la mémoire. « C’est le troisième feu que je vis, mais je n’ai toujours aucun réflexe. Lors des deux premiers, la colline était pleine de pompiers. Comme il n’y en avait pas cette fois-ci, je n’ai pas pris la mesure du danger », relate-t-elle.

Le 8 juillet, de longues heures se sont en effet écoulées sans que les Estaquéens ne voient les habituels camions rouges arriver. Une situation qui a provoqué colère et incompréhension, mais aussi une prise de conscience. « On délègue entièrement la protection de notre maison aux pompiers, mais nous avons cette fois pris conscience que cela ne marche pas toujours. L’École du feu me mène à sortir de la passivité, à assurer mon autoprotection », raconte Agnès. Dans ce processus, la compréhension précède l’action.

La végétation et le relief autour de Marseille sont particulièrement adaptés à la propagation des incendies. © Aurélien De Bolster / Reporterre

Sur la ligne de crête séparant deux vallons, Jordan Szcrupak procède à une lecture du panorama. Paysagiste de 36 ans à l’allure soignée, il intervient dans le cadre du projet de recherche-action mené par l’École du feu. Alors que le soleil décline lentement dans son dos, les participants et participantes l’écoutent attentivement.

Débroussaillage et végétation variée

« Dans ces collines, les feux sont d’autant plus redoutables que la végétation est composée de pins d’Alep, des essences particulièrement inflammables qui apprécient les sols profonds et épais, comme ici », explique-t-il, en désignant de l’index le terrain sous ses pieds. Un habitant du quartier demande : « Est-ce qu’il serait possible de faire de l’agriculture pour diversifier la végétation ? Pourquoi ne pas planter des oliviers ou des vignes ? » D’autres évoquent le pastoralisme et le jardinage comme pistes à envisager, sur le temps long, pour recréer des usages de la nature qui permettent au vivant de mieux résister au passage des flammes.

Lire aussi : « L’agriculture pastorale extensive est le seul rempart pour reprendre la terre aux feux »

Tout au long de l’après-midi, des actions immédiatement applicables sont présentées. Après avoir ainsi insisté sur l’importance de respecter les obligations légales de débroussaillement dans un rayon de 50 mètres autour des habitations, Jordan Szcrupak se dirige avec le reste du groupe devant la maison d’une deuxième Agnès, qu’ici tout le monde surnomme « Agnès de la colline ».

Agnès Mazzocco, dite «  Agnès de la colline  » devant sa maison aux murs noircis par l’incendie de l’été 2025. © Aurélien De Bolster / Reporterre

Elle en habite le sommet depuis trente ans. Face à sa baie vitrée, la Méditerranée s’étend à perte de vue. Tribut de ce cadre idyllique, la menace du brasier, qu’Agnès n’oublie jamais complètement. Au dernier passage du feu, la maison a tenu. Elle est donc prise comme exemple par Jordan Szcrupak, qui, en plus de son activité de paysagiste, enseigne à l’école d’architecture de Marseille.

Du bois des volets au PVC des fenêtres, en passant par la matière des tuyaux d’arrosage, les vulnérabilités et les forces du bâti sont scrupuleusement détaillées aux membres du groupe, dont beaucoup sont propriétaires dans ce même vallon.

Dans le jardin d’Agnès Mazzocco sur les hauteurs de Marseille, dévasté par l’incendie de l’été 2025. © Aurélien De Bolster / Reporterre

« L’autoprotection se pense en dehors du temps de la catastrophe. Lorsqu’elle survient, si vous avez réalisé tous les aménagements autour de chez vous, le feu perd en intensité lorsqu’il se rapproche des habitations et ne fait que passer. Si vous avez des pompes à eau, des citernes et que vous êtes organisés en collectif, la défense de votre quartier peut presque se passer de pompiers, qui pourront, eux, se concentrer sur la protection des massifs forestiers », dit Jordan Szcrupak.

Une approche complémentaire

L’École du feu n’a pas l’ambition de se substituer à l’action des services de la Sécurité civile, mais bien de s’inscrire dans une complémentarité nécessaire à l’adaptation aux conséquences du chaos climatique. Dans ses modélisations, l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) prévoit que, d’ici à 2050, le nombre de grands feux passera de 7 à 10 par an en France. En parallèle, la saison des incendies s’allonge, leur intensité s’accroît et ils touchent de plus en plus de territoires jusqu’ici épargnés.

Ce phénomène induit mécaniquement une dispersion des moyens humains et matériels, alors que la doctrine française de lutte contre le feu repose sur une attaque massive et directe des foyers naissants. « Les pompiers ne vont pas pouvoir défendre tout le territoire national », résume le paysagiste Jordan Szcrupak.

«  On espère que l’Estaque deviendra un territoire pionnier  », dit Julie de Muer, fondatrice de l’École du feu. © Aurélien De Bolster / Reporterre

Dans ce contexte, l’École du feu a été pensée par son instigatrice, Julie de Muer, comme une expérimentation destinée à être reproduite ailleurs. « On espère que l’Estaque deviendra un territoire pionnier », dit-elle.

Dès janvier, un rendez-vous est pris à Marseille : un chantier collectif pour apprendre à construire des restanques, ces murs en pierre sèche destinés à retenir les sols et ralentir les écoulements d’eau, particulièrement violents depuis l’incendie. De quoi emmener les membres de cette école populaire du feu de la théorie vers la pratique.

Niel Kadereit et Aurélien De Bolster, article paru le 6 janvier 2026 dans Reporterre

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