Entre retrait du drapeau européen, célébration religieuse, coupes budgétaires et pressions sur les oppositions, le maire Christophe Barthès a transformé la cité audoise en laboratoire de l’extrême droite depuis son accession au pouvoir. Un activisme qui nourrit le racisme assumé d’une partie de la population.
« Bougnoules« Bougnoules », « nègre », « bicot ». Dans une vidéo diffusée par Midi libre le 8 septembre et devenue virale, un policier municipal de Carcassonne enchaîne les propos racistes, misogynes, homophobes, complotistes et séditieux. Les images datent de novembre 2025, soit cinq mois avant l’élection de Christophe Barthès, mais César R., l’agent en question, est un proche du maire Rassemblement national (RN). Cet ancien militaire faisait partie du service d’ordre du RN lors du déplacement de Jordan Bardella à Carcassonne, le 7 février 2026, en soutien au candidat local.
Cette logorrhée xénophobe est révélatrice du lourd climat subi par une partie des habitant·es de la cité audoise, où un·e votant·e sur quatre a donné sa voix à l’extrême droite en mars. Pour Patrice, un Carcassonnais qui a requis l’anonymat, jusqu’ici, le « racisme ordinaire » était « condamné socialement », mais il se banalise depuis six mois.

La « libération de la parole raciste », illustre-t-il, c’est « une voisine » dont le chien a manqué de mordre un homme qui distribuait des prospectus et qui lui a expliqué que c’est la pigmentation de sa peau qui ne convenait pas à l’animal. « Quand il passera par la porte des garages, tu seras bien content que mon chien l’attaque », lui aurait rétorqué la riveraine, alors que le quinquagénaire s’interposait.
Libération de la parole raciste
Né à Carcassonne de parents étrangers, cet investisseur immobilier a lui‐même reçu des remarques xénophobes : « Va t’occuper de tes minarets », lui aurait‐on lancé lors d’une récente altercation. Sur les réseaux sociaux, là aussi la violence raciste se déchaîne : « Dégénérés inférieurs gauchistes collabos des nègres et bougnes s’épandant sur nos terres pures », lui a écrit un internaute lorsque Patrice a relayé une pétition contre la venue du Canon français, un organisateur de banquets identitaires qui a défrayé la chronique, en avril 2026, à la suite de propos racistes et de saluts nazis. Des insultes punissables d’une amende de 1 500 euros.
Il n’est pas le seul à subir la vague brune. Originaire de Paris et installée depuis une décennie à Carcassonne, Marie tient un commerce alimentaire dans la vieille ville depuis cinq ans. Quand Christophe Barthès a été élu, cette femme métisse d’une quarantaine d’années a « paniqué » : « Je me suis dit : ils veulent qu’on rentre chez nous, mais c’est où chez nous ? » Six mois plus tard, elle fait l’amère expérience de ce que signifie vivre sous un pouvoir d’extrême droite.
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14 septembre 2026
Marie dirige une équipe qui comporte des personnes racisées. L’une de ses employées porte un voile. « Un jour, un client a dit qu’il refusait de se faire servir par une “bâchée” », raconte la commerçante. À son domicile, la jeune femme accueille depuis plusieurs années un jeune homme béninois de 22 ans. « J’ai peur quand il sort seul. Je me retrouve à lui expliquer des choses que je n’aurais pas imaginées, comme quel vêtement ne pas porter pour ne pas attirer l’attention », assure‐t‐elle.
Mesures symboliques et coups de com’
Les premiers actes du nouvel édile la confortent dans son inquiétude. « Dehors les drapeaux européens à la mairie ! Place aux drapeaux français », poste le maire sur ses réseaux sociaux dès son intronisation, le 29 mars, sous une vidéo où on le voit décrocher le drapeau bleu et or de la façade de la mairie. L’europhobie de cet exploitant agricole ne l’a pourtant pas empêché d’empocher 300 000 euros au titre de la politique agricole commune (PAC) entre 2010 et 2025.
Dans une autre mise en scène, Christophe Barthès se présente assis derrière son bureau, documents entre les mains, pour présenter son arrêté antimendicité, pris fin mars. Le recours déposé par la Ligue des droits humains (LDH) a été rejeté par le tribunal administratif de Montpellier. En août, l’association a attaqué un second arrêté, encadrant cette fois les tenues vestimentaires jugées indécentes. Des recours qui ont valu à l’association de perdre sa maigre subvention municipale de 300 euros.
Une victoire inattendue
Selon la plupart des observateurs politiques, la victoire du Rassemblement national à Carcassonne dans le cadre d’une triangulaire a surpris jusqu’à Christophe Barthès lui‐même. Celle‐ci s’explique par la division de la droite, Gérard Larrat, le maire sortant, affrontant son ancien directeur de cabinet François Mourad. Au lendemain du premier tour, devant le risque de voir le RN l’emporter, la liste de la gauche unie – arrivée en troisième position – et celle de l’ancien maire ont proposé un rassemblement républicain à François Mourad. Sûr de sa victoire, celui‐ci l’a refusé, avec le résultat que l’on connaît. Une décision qui, aujourd’hui encore, divise les oppositions à l’extrême droite.
Avec le RN, les symboles sont aussi religieux. En mai, la statue de Jeanne d’Arc a retrouvé le parvis de la cathédrale Saint‐Michel, au cœur de la ville, après dix ans d’absence à la suite de son retrait pour travaux en 2008. Puis, le 15 août, jour de l’Assomption, la mairie a publié un communiqué : « Cette grande fête, qui célèbre l’élévation de la Vierge Marie auprès de Dieu, est un moment de foi, d’espérance et de recueillement pour tous les fidèles. » « La laïcité est bafouée », s’agace Sophie Trochet, secrétaire départementale de la CGT, pour qui « le culturel se mélange avec le cultuel ».Sur le plan culturel, justement, le maire a annoncé le retour de la fête du Cochon et l’accueil, en 2027, du Canon français.
Coupes budgétaires
Moins fan de musique, Christophe Barthès a coupé drastiquement l’enveloppe dédiée au festival off, un rendez‐vous musical gratuit organisé chaque été par la commune. Cette année, l’événement s’est contenté d’un budget de 161 400 euros, contre 443 853 euros l’année précédente.
Outre la culture, la voirie souffre aussi. Lors du vote du budget 2026, le groupe d’opposition Carcassonne unie a dénoncé une baisse de 70 % du budget consacré aux routes communales.
La mairie a également mis fin aux dépenses de communication dans les journaux du groupe La Dépêche du Midi, qualifiés de « médias d’extrême gauche ». Une économie de 75 560 euros par an, selon la collectivité. Pour François Mourad, leader (divers droite) du groupe d’opposition 100 % Carcassonne, le maire « fait la chasse au petit gaspillage, mais ce qu’il a enlevé à la presse locale, c’est de la publicité pour les animations de la ville. Donc, il faudra bien la refaire ailleurs ».

Ces réductions budgétaires, la municipalité les justifie par l’endettement de la commune : 55 millions d’euros de dettes, « qu’il faut maîtriser », annonçait Alexandre Dumont, l’adjoint aux finances, lors du deuxième conseil municipal du mandat. « Christophe Barthès ne fait que répéter que la ville est endettée pour justifier les coupes budgétaires. Oui, mais comme toutes les villes », rapporte Wilfrid Estève, membre de la liste Carcassonne avant tout (divers droite et société civile) lors de l’élection municipale et par ailleurs fondateur de l’agence photo Hans Lucas.
Cette situation budgétaire n’a pas empêché le conseil municipal d’augmenter les indemnités des élus. Le maire touchera à présent 5 700 euros, contre 4 874 euros sous la précédente mandature, tandis que ses adjoints passeront de 1 449 à 1 801 euros, comme l’a révélé L’Indépendant.
Pression sur la culture
Quand il ne peut agir sur la subvention, le nouveau maire de Carcassonne fait directement pression sur le monde culturel. Au mois de juin, le centre d’art contemporain de Carcassonne accueillait l’exposition « Pop‐up Collections », organisée par les Abattoirs de Toulouse. Parmi les œuvres exposées se trouvait celle de l’artiste franco‐marocain Mehdi‐Georges Lahlou, mettant en scène des corps en position de prière musulmane, couverts de draps blancs. La municipalité de Carcassonne en a demandé le retrait aux Abattoirs de Toulouse. Contactés par Mediacités, les Abattoirs ont confirmé la demande de retrait de l’œuvre par la mairie, ainsi que leur refus de s’exécuter.
D’autres acteurs culturels ont pris les devants. Créé en 2018, le Festival international du film politique, qui comptabilisait 22 500 entrées lors de l’édition 2025, a rompu tout lien avec la mairie dès l’élection du RN, pour refuser de « dépendre de [sa] bonne volonté », indique Henzo Lefèvre, directeur général du festival.
Il était inconcevable pour moi de travailler avec cette mairie.
Mina Mostefa, festival Face à la mer
Selon ce dernier, le financement municipal représentait environ 10 000 euros au total en plus du prêt de salles municipales. Pour éviter de disparaître, le festival (qui estime ses retombées économiques locales entre 500 000 et 700 000 euros par édition) explore d’autres solutions dans le bassin carcassonnais. En réponse, la mairie a annoncé en mai le lancement d’un « festival apolitique du cinéma et du livre ».
Mina Mostefa, directrice du festival de photographie Face à la mer, dont la première édition s’est tenue en 2025, a également fait le choix de cesser toute collaboration avec la mairie. « Il était inconcevable pour moi de travailler avec cette mairie », dit‐elle, se tournant désormais vers l’agglomération et le conseil départemental, instances dirigées par des majorités socialistes, pour la poursuite du festival.
La loi du silence
Mais en dehors de ces deux cas, la plupart des autres acteurs économiques et culturels font le dos rond. « Combien d’acteurs ont donné leur position ?, relève Henzo Lefèvre. Tout le monde se tait par peur d’être en porte‐à‐faux avec la mairie. »
Une omerta qui s’étendrait aux milieux économiques. « Les commerçants que je connais ont peur que leur commerce soit pris à partie, donc ils ne prennent pas position », remarque Wilfrid Estève, qui ne s’attendait pas « à ce que tout le monde ait peur de parler ».
Rappel à l’ordre pour l’aumonier militaire ayant appelé lors d’une messe « les gauchistes » à se calmer
L’aumônier militaire du régiment de parachutistes d’infanterie de marine de Carcassonne, qui a appelé « les gauchistes » à se « calmer » lors d’une messe en 2025, a été rappelé à l’ordre le jour même pour ses propos « inappropriés », a indiqué vendredi le ministère des armées, qui envisage une procédure disciplinaire. Selon ce dernier, « les obligations de réserve et de neutralité politique s’impos[e]nt à tous les membres de l’institution, y compris aux aumôniers militaires ». « Les propos tenus ont fait l’objet d’un rappel à l’ordre formel de l’aumônier dès les faits par le commandement du 3e RPIMa. L’aumônier a par ailleurs de lui-même présenté des excuses publiques à la fin de son homélie puis à la fin de la messe, et par écrit envers les élus qui avaient manifesté leur réprobation », ajoute-t-il.
Cette vidéo diffusée vendredi par Le Canard enchaîné a été enregistrée dans la cathédrale de Carcassonne, où se réunissaient les militaires du 3e RPIMa pour fêter saint Michel, patron des parachutistes. « Je vous encourage, mes chers amis, à continuer à combattre, à continuer à avoir le courage de vos convictions comme j’essaie de le faire à cette messe », lançait-il. Le prêtre qui, dans son propos, critiquait également « ceux qui mangent de la graine » ou « font la morale à tout le monde », a poursuivi en ajoutant, à l’adresse des militaires : « À vous de dire : “Calmez-vous les gauchistes, respirez par le nez” », suscitant rires et applaudissements dans l’assistance.
Et quand les gens prennent la parole, c’est le maire RN qui se charge de les intimider. Le 31 mars 2026, quatre jours après son investiture, Christophe Barthès s’introduit personnellement dans un groupe Instagram privé de lycéen·nes en train de préparer une mobilisation intersyndicale.
Il y menace explicitement les étudiant·es : « Nous avons récupéré les pseudos de chaque membre du groupe et si aucune manifestation n’est déclarée en préfecture ou si des dégradations sont commises, les services de police ont été prévenus », révèle L’Humanité. Il nie d’abord en être l’auteur, avant que son propre adjoint ne confirme qu’il s’agit bien de son compte. Sa défense change alors : il évoque « une menace à la bombe » liée à un émoji « dynamite » dans la conversation. Or, l’émoji en question a été posté après son propre message, selon Libération.
Riposte
C’est en réaction à cet événement que le collectif Nous Carcassonne est fondé par Yassin El Kdim et d’autres jeunes Carcassonnais·es, et organise une manifestation dans la foulée. « L’objectif est d’organiser l’opposition citoyenne et de faire du débat d’idées. C’est‐à‐dire que lorsqu’il y aura besoin de sortir dans la rue pour se mobiliser, ou de faire du porte‐à‐porte, on le fera. On veut aller convaincre tous les électeurs que l’extrême droite n’est pas la solution », explique‐t‐il.
À la veille du rassemblement, fin avril, Christophe Barthès annonce qu’il coupera « avec effet immédiat » les subventions de toute association qui y participerait. La manifestation a rassemblé trois cents personnes.
« Au début, on était inquiets que cette volonté d’intimidation fonctionne. Puis, dans les heures qui ont suivi, on a reçu de très nombreux messages, que ce soit de la société civile qui a réitéré son soutien et confirmé sa présence en nombre ou de nombreux citoyens qui étaient choqués de la tournure que ça a pris. Je pense que sa volonté d’intimidation a eu l’effet inverse, en mobilisant davantage », estime Yassin El Kdim.
Lors d’une manifestation, le maire de Carcassonne s’est filmé, le 25 juin, en train d’arroser les syndicalistes au tuyau d’arrosage.
Preuve s’il en faut de son prisme propatronal, le RN a également placé les organisations syndicales dans son collimateur. Après une manifestation organisée par le collectif Nous Carcassonne au lendemain de l’élection, à laquelle l’intersyndicale avait apporté son soutien, la mairie avertit la CGT qu’« on ne mord pas la main qui nous nourrit ».
La CGT reçoit ensuite un courrier lui demandant de justifier son titre d’occupation à la Bourse du travail, un édifice municipal qu’elle occupe depuis près de quatre-vingt-dix ans, faute de quoi elle en sera expulsée. C’est lors d’une manifestation contre cette procédure que le maire de Carcassonne s’est filmé, le 25 juin, en train d’arroser les syndicalistes au tuyau d’arrosage. Dans la même scène, l’élu leur lance également des cartons « pour leur déménagement », dit‐il. Désormais, la CGT conteste l’expulsion par voie juridique.
Lors des conseils municipaux, la parole de l’opposition est elle aussi mise en coupe réglée. « Vous n’avez pas la parole ! », « C’est terminé », vocifère l’autoritaire Christophe Barthès, peu soucieux de la liberté d’expression quand elle ne le concerne pas.
Selon le socialiste Alix Soler‐Alcaraz (tête de liste de Carcassonne unie), le règlement intérieur impose désormais de déclarer trois jours à l’avance les prises de parole de l’opposition, dossier par dossier, en écrivant au maire pour préciser qui parlera et sur quel sujet. « Cela lui laisse une petite avance pour s’organiser », précise l’élu. Une fois la parole prise, le micro est coupé suivant le bon vouloir de l’édile. « Avant lui, il y avait un dialogue, on avait un débat. Il verrouille le conseil municipal, qui devient un théâtre filmé », déplore l’élu de gauche.
Pour son collègue François Mourad, avec qui les relations sont difficiles, la méthode Barthès se résume à une communication « parfois agressive et populiste » parce qu’elle « comble un vide » programmatique « sur le tourisme et l’économie de la ville ».
Les échanges sont également difficiles au niveau de l’agglomération. Selon l’ancien maire socialiste Jean‐Claude Perez (2009-2014), les relations sont coupées entre Barthès et le président de Carcassonne Agglo, Régis Banquet (PS). Ce manque de collaboration entre les deux collectivités compliquerait la gestion de la ville. « Un maire rassemble. Lui divise », pointe l’ancien maire.
Au terme de ces six premiers mois d’extrême droite à Carcassonne, Wilfrid Estève s’alarme : « J’ai l’impression de vivre dans un laboratoire du RN. Et s’ils ont le département, la région ou le pays, ce sera catastrophique. » Inquiète, Marie éprouve aujourd’hui de « la honte » à vivre dans la commune. Dégoûté par la situation, Patrice dit, quant à lui, « fuir » sa ville dès qu’il le peut. Et en cas de victoire du RN à la présidentielle, il envisage de quitter le pays, car « ce genre d’insultes racistes, ce sera en version XXL », prédit‐il.
Sarah Khorchi (Mediacités)
Article envoyé par Jean Paul Luce












