Marseille (Bouches-du-Rhône).– Franck Allisio, le candidat du Rassemblement national (RN) à Marseille, ne fait pas mystère de ses ambitions. « Nous allons gagner »,pose-t-il, en peu de mots, au détour d’une conférence de presse. Le député des Bouches-du-Rhône, élu de la circonscription de Marignane depuis 2022, a été le premier à se lancer dans la course aux municipales en juin 2025.
Depuis, il fait campagne. À sa manière, parcimonieuse. Peu d’affiches. Peu de présence sur le terrain. Quasi invisible en centre-ville, le RN est à l’œuvre dans des coins identifiés de la ville. Les IXe et Xe arrondissements, les XI-XIIe et XIII-XIVe, ces secteurs sud-est et nord-est de la ville où le parti emmené par Jordan Bardella a fait ses plus gros scores aux législatives anticipées de 2024.
Ce ne sont pas les secteurs en tant que tels qui intéressent Franck Allisio. Car, différence notable par rapport aux élections municipales de 2020, le mode de scrutin a changé. Les 15 et 22 mars prochains, les Marseillais·es glisseront deux bulletins dans deux urnes distinctes : le premier pour le conseil municipal et le second pour le conseil d’arrondissement.

Auparavant, pour espérer être élu maire, il fallait d’abord emporter des secteurs (qui comptent chacun deux arrondissements), et la poussée RN était contenue par ce mode de scrutin. Cette fois, le verrou saute, et le vote direct pour la mairie centrale constitue un atout significatif pour le RN. Puisque sa moyenne réalisée sur 497 bureaux de vote lisse ses faiblesses en centre-ville, en tirant parti des zones où il domine nettement (voir encadré).
Au premier tour des législatives de 2024, l’extrême droite est en tête, et de très loin, dans deux secteurs : les IX-Xe et XI-XIIe. Elle pointe également à 2 200 voix de l’union de la gauche dans un secteur qu’elle a déjà gagné, le XIII-XIVe. Ce sont là trois secteurs potentiellement gagnables pour elle. Ceux où elle fait campagne, donc. Ce faisant, « Franck Allisio trie les Marseillais !,s’offusque Benoît Payan, le maire divers gauche de la ville. Vous vous rendez compte de l’abjection ? Ça veut dire quoi ? Quel est le problème avec les autres arrondissements ? La population ? »
« Pas d’autre ville comme Marseille »
La poussée RN locale, qui s’appuie aussi sur la dynamique du parti frontiste à l’échelle nationale, est de facto le premier axe de campagne du sortant. « Il faudrait être aveugle pour ne pas voir ce que le RN représente. Cette élection va être serrée et difficile. Il n’y a pas d’autre ville qui va vivre un combat de cette ampleur-là »,assure le sortant, leader du Printemps marseillais. D’autant qu’au prix de bien des contorsions, RN et Reconquête ont su enterrer la hache de guerre.
Un cadre de l’équipe Payan confirme « sentir la poussée sur le terrain ». Le même ajoute : « Dans les campagnes passées, il y avait parfois des atermoiements, des façons de laisser entendre des choses. Maintenant c’est cash, et la première chose qu’on entend c’est “il y a trop d’Arabes”. » Au sein de la majorité sortante s’exprime sans détour la crainte de « voir le RN plus haut qu’annoncé ». Alors même que Franck Allisio mène une campagne à l’économie : « Peu de terrain mais des médias, et ça suffit »,analyse-t-on au Printemps marseillais.
Dans les urnes, la vague se renforce
L’extrême droite peut-elle prendre Marseille ? La réponse est d’abord à chercher dans les chiffres des derniers scrutins. Au premier tour des législatives de 2024, le RN totalise à Marseille 110 744 votes, auxquels s’ajoutent les 5 198 de Reconquête. Ces 115 942 bulletins, soit 34,7 % des exprimés, constituent le plus fort résultat pour l’extrême droite de l’histoire des élections à Marseille, en nombre de voix comme en pourcentage des inscrits, y compris devant la présidentielle 2022, précédent record (111 444 au premier tour en 2022 et 125 800 au second), et malgré une participation légèrement moindre. Plusieurs sondages d’opinion placent aujourd’hui le candidat RN dans une fourchette similaire, entre 28 et 31 % des intentions de vote.
Depuis plusieurs élections nationales, l’extrême droite se pose à Marseille en deuxième force politique derrière la gauche unie. Le courant est porteur depuis des années et va se renforçant. La courbe de ses résultats en voix aux présidentielles de 2012, 2017 et 2022, puis des législatives 2024 est, à ce titre, éloquente : on passe de moins de 80 000 voix sur la ville à plus de 115 000 douze ans plus tard (totaux agrégeant les voix du RN et de Reconquête en 2022 et 2024).
En 2024, au premier tour des législatives anticipées, le Nouveau Front populaire est à 40 % et le total formé par Ensemble et Les Républicains à 22,9 %, en nette régression par rapport à la présidentielle de 2022. La domination des forces de gauche marseillaises est donc supérieure de cinq points à celles de l’extrême droite, et elle demeure suspendue à une éventuelle – et pour l’heure hypothétique – fusion entre les listes de Benoît Payan (Printemps marseillais) et de Sébastien Delogu (La France insoumise).
Quant à la droite, le RN de Franck Allisio continue de siphonner ses électeurs autant que ses « petits » élus de secteurs. Un patient travail de sape qui plombe la campagne de Martine Vassal.
La stratégie de Benoît Payan est donc la suivante : « C’est le RN ou moi. » Manière de s’imposer comme le vote utile dès le premier tour : « Ce ne sera pas une élection où on se fait plaisir, et c’est au premier tour qu’on fait les choses »,argue-t-il. Il en profite pour se faire piquant à l’égard de ses autres rivaux. Car, dit-il, dans cette élection, « le RN a des alliés objectifs et des idiots utiles ».
Soit respectivement, selon lui, Martine Vassal, présidente de la métropole et du département, à droite, et le député Sébastien Delogu à sa gauche. Qu’il renvoie dos à dos : « On a ce que l’on sème quand on dit toute la journée “Je suis l’originale et le RN est la copie ” ou quand on est de gauche et que l’on décrit la majorité comme de droite et corrompue. Il ne faut pas s’étonner ! »
La godille de la candidate de droite
Depuis son entrée en lice en septembre, sous la pression d’une extrême droite à la place grandissante, Martine Vassal a « perdu sa boussole politique »,remarque un cadre de la droite locale. « Un coup de barre à l’extrême droite, un coup de barre au centre, un autre coup super à droite… On ne comprend pas ce qu’elle fait, et elle perd ses troupes. » Sa campagne patine et parfois dérape, lorsque durant le débat organisé sur BFMTV, la candidate fait siennes sans ciller les valeurs du régime de Vichy, « le travail, la famille, la patrie ». La sortie de route déclenche la colère des centristes locaux. Martine Vassal risque bien de pointer à la troisième place au premier tour.
Comme son entourage, elle affirme pourtant à qui veut l’entendre que « le RN ne pourra jamais prendre cette ville » et qu’elle se maintiendra au second tour quoi qu’il advienne. « Le RN n’attend que ça, qu’on se retire, car certains de nos électeurs iraient mécaniquement vers lui »,veut croire un membre du staff de campagne de la présidente de la métropole. La réalité, c’est surtout que Martine Vassal – elle, l’ancienne adjointe et héritière de Jean-Claude Gaudin – ne souhaite pas endosser le rôle de celle qui porterait la disparition de l’hémicycle municipal d’une droite traditionnelle très démonétisée.
Le maintien quoi qu’il en coûte
Franck Allisio, lui, savoure. « Vassal, c’est le vote inutile de la droite »,ironise-t-il. Si le candidat du RN a, un temps, demandé à la prétendante de droite de se retirer tout bonnement de l’élection, il table désormais sur ce maintien qui l’arrange bien : « Il faut qu’elle se maintienne. Si elle se retire, c’est la trahison ultime des électeurs qu’il lui reste… Et ce serait évidemment un appel à voter Payan »,analyse cet ancien de l’UMP.
Et de réitérer son appel à la présidente de la métropole : « Je lui ai tendu la main pour qu’elle nous rejoigne. Idéologiquement, rien ne nous sépare vraiment. Et les Marseillais demandent ce rapprochement. » Si Martine Vassal a un temps répondu « on verra » (comprendre : au soir du premier tour, sur un éventuel ralliement de ses troupes à celles de l’extrême droite), elle l’évacue donc maintenant. À moins qu’elle ne finisse pas sceller un « accord technique » avec le RN pour conserver son fauteuil de présidente de la métropole.
En quatrième position selon les derniers sondages, le candidat de La France insoumise (LFI), Sébastien Delogu, joue, lui aussi, d’un potentiel maintien au second tour et donc sur la possibilité de voir le RN l’emporter pour faire fléchir le camp Payan. Objectif ? Obtenir une « fusion technique » avec la liste de Benoît Payan, répond-on dans l’entourage de Sébastien Delogu. Car quoi qu’il advienne, La France insoumise veut « faire des élus ».
Le risque RN ? « Il est important, et on ne jouera pas avec le feu »,dit-on. Mais face à Benoît Payan qui, assure la même source, « cherche à présidentialiser le scrutin municipal avec son “c’est moi ou l’extrême droite” », LFI renvoie « la responsabilité de la fusion à la liste qui arrivera en tête : ce sera donc à Payan de poser le cadre ». Manière aisée de s’exonérer par avance de tout rôle dans une éventuelle bascule de la ville.
Duel de second tour, triangulaire sans LFI ou quadrangulaire avec cette dernière : toutes les combinaisons restent pour l’heure sur la table. Porté par le courant ascendant de l’extrême droite, au national comme au local, et par ces nombreuses incertitudes, Franck Allisio se fait bravache : « De tous les scénarios, aucun ne me fait peur. »
Coralie Bonnefoy (Marsactu)































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