Une autre histoire – 10 février 1755, mort de Montesquieu

par | 9 février 2025 | Histoire

Le 10 février 1755, voilà exactement 367 ans, meurt à Paris Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu. On peut le considérer comme le fondateur des sciences politiques modernes.

L’illustre écrivain est né 66 ans plus tôt, le 18 janvier 1689, au château de La Brède, non loin de Bordeaux.

Étudiant brillant, il hérite à 27 ans d’une charge de président au Parlement de Bordeaux. Il se signale très tôt à l’attention du public cultivé par un petit ouvrage: les Lettres persanes (1721). Il s’agit d’une critique spirituelle de la société française sous la Régence du duc d’Orléans. Cet aimable  brûlot, cette rébellion impie, un peu salace, écrite sans nom d’auteur ne dupa personne ! Ces Lettres persanes sont pour Montesquieu l’occasion de regarder tous les hommes, Français compris, (je le cite) avec la même impartialité que les différents peuples de l’île de Madagascar

Les Cannibales de Montaigne avaient déjà présenté quelques étrangers portant sur nos mœurs et nos institutions  le regard naïf, et donc impitoyable, d’ingénus en puissance. Ces Lettres persanes, sont un véritable roman en lettres. Montesquieu requiert explicitement contre l’Europe, la monarchie, le christianisme. Mais implicitement, en particulier, à travers la lucidité de l’eunuque Usbek sur ses jalousies et ses préjugés sur la polygamie, il critique l’Asie et l’Islam, un beau doublé !

Cet ouvrage se vendit comme des petits pains. Le mordant de l’esprit, la vivacité du style et sa gaieté ont fait passer le sérieux du propos. Fêté à Paris pour ce pamphlet, Montesquieu devient  académicien et auteur à succès.

Il fait le tour de l’Europe, va découvrir l’Angleterre où il fréquente les huguenots expatriés, s’initie à la franc-maçonnerie et étudie le régime parlementaire. Après quoi il se retire dans sa belle demeure de la Brède pour écrire, ou plutôt dicter car quasiment aveugle, son chef-d’œuvre, L’Esprit des Lois publié toujours anonymement en 1748.

Dans cet ouvrage d’observation et de réflexion, Montesquieu tente d’expliquer par des facteurs objectifs les différences entre les sociétés et les systèmes de gouvernement : «J’ai d’abord examiné les hommes, et j’ai cru que, dans cette infinie diversité de lois et de coutumes, ils n’étaient pas uniquement conduits par leurs fantaisies», prévient-il sous forme de litote dans sa préface à L’Esprit des Lois.

Cet ouvrage va réconcilier Jésuites et Jansénistes… contre lui. L’église inscrit l’ouvrage à l’index, condamnation parfaitement justifiée  du point de vue catholique. Contre le droit divin et la monarchie, Montesquieu fonde le droit positif, le droit public, la sociologie, disciplines laïques par excellence. Il prône des régimes de liberté et de partage du pouvoir.

L’auteur recommande de confier les pouvoirs législatif (la rédaction des lois), exécutif (l’exécution des lois) et judiciaire à des organes distincts les uns des autres.

Il propose de confier le pouvoir judiciaire à des juges renouvelés à chaque procès.

S’inspirant du modèle anglais, il propose par ailleurs de diviser le pouvoir législatif entre deux    assemblées :
            – une assemblée tirée des corps du peuple qui crée la loi (chambre «basse», chambre des députés ou Communes),
            – une assemblée de nobles héréditaires qui corrige la loi (Sénat, chambre «haute» ou chambre des Lords à la manière anglaise).

Ces principes de distribution des pouvoirs sont à l’origine de nos constitutions politiques. Mais leur inventeur doutait qu’ils puissent fonctionner dans de très grands États, comme c’est pourtant le cas aujourd’hui.

L’idéal démocratique, selon Montesquieu, n’est en effet applicable qu’aux petites communautés et à la condition que l’autorité supérieure soit équilibrée par de puissants corps intermédiaires. Sur ce dernier point, Montesquieu annonce Tocqueville. Il a, comme ce dernier, la hantise des gouvernements despotiques, nous dirions aujourd’hui totalitaires.

Montesquieu est l’un des fondateurs des sciences politiques modernes avec les Anglais Thomas Hobbes et John Locke. Le premier, auteur de Léviathan et de la célèbre sentence : «L’homme est un loup pour l’homme», s’est fait l’apologue de l’absolutisme ; le second, auteur d’un Traité du gouvernement civil, est à l’origine de la pensée libérale.

On néglige un peu trop d’autres ouvrages de Montesquieu, en particulier les  Pensées, où il consigne quelques réflexions sur les princes, l’art d’écrire, les sciences, les écrivains de son temps, les plaisirs, les femmes, les métiers, la politique, le paganisme, le christianisme, etc..

Montesquieu, écrivain à l’esprit fin et souvent caustique, est aussi, de façon paradoxale, un aristocrate tourné vers le passé. Il ignore superbement les réalités de son temps. Comme beaucoup de ses contemporains, il croit que l’agriculture demeure le fondement de l’économie ou encore que la population de la France est en déclin, alors qu’elle progresse au XVIIIe siècle plus vite que jamais auparavant. Homme des Lumières et «philosophe», Montesquieu a par ailleurs publié de fort belles choses sur la condition humaine et les droits individuels. « Une injustice faite à un seul est une menace faite à tous » disait-il. Il s’est ainsi montré sévère à propos de l’esclavage… même si, en sa qualité de riche parlementaire, il ne dédaignait pas de placer sa fortune dans les compagnies de commerce pratiquant le commerce triangulaire.

Comme tous les esprits forts qui vivent sous un régime où la liberté de s’exprimer se voit contrariée par les pouvoirs civils et religieux, il dût user de ruses et d’habiletés. Mauvais citoyen  en son temps, ennemi de la saine morale et de toute religion, il passe aujourd’hui, çà et là, pour un fâcheux réactionnaire attaché à ses privilèges et à la propriété privée. C’est oublier tout le reste !

Réactionnaire sûrement pas, ni même conservateur mais pas tout à fait un révolutionnaire non plus. Par une extrême modération, finalement, il souhaitait réformer le régime monarchique et lui épargner les risques d’une révolution. Il était évolutionnaire !

Il décède ce 10 février 1755 d’une fièvre ardente avant d’avoir fini l’article qu’il avait proposé à D’Alembert pour l’Encyclopédie. Il est inhumé le lendemain dans la chapelle Sainte-Geneviève de l’église Saint-Sulpice à Paris . Cet esprit rebelle méritait qu’un seul homme de lettres suivît son cercueil en 1755, Diderot !

mais lui c’est une autre histoire !

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