Avec leurs vidéos, deux frères dynamisent une lutte contre du gaz naturel liquéfié

par | 26 août 2026 | Place aux lecteurs

À Reichstett (Bas-Rhin), Colin et Brice Johner se battent contre un projet de stockage de gaz naturel liquéfié porté par Tepsa. Une lutte sur le terrain et en ligne, où leurs vidéos font plusieurs centaines de milliers de vues.

« Le village qui résiste encore et toujours à l’envahisseur existe vraiment : il s’appelle Reichstett. » En février, une vidéo a rapidement fait le tour des fils Instagram alsaciens, relayée par des organisations locales et des militants écologistes. Face caméra, Colin Johner, 24 ans, y détaille le projet de l’entreprise Tepsa d’installer un site de stockage de gaz naturel liquéfié sur le territoire de la commune où il a grandi. « Les habitants, les mairies du coin et l’Eurométropole de Strasbourg s’y sont opposé donc… le projet a été autorisé », ironise-t-il. Courte et pédagogue, la vidéo est vue plusieurs dizaines de milliers de fois en quelques jours et offre un second souffle à une lutte locale jusqu’alors confidentielle.

Tout commence à Reichstett, commune de 4 700 habitants au nord de Strasbourg, en septembre 2024. Bruxellois d’adoption, Colin profite d’un passage chez sa mère, Ninon, pour l’accompagner à l’assemblée générale de l’association Préserver Reichstett et ses environs. Celle-ci a été créée en 2016 pour lutter contre des projets de géothermie profonde mené par Fonroche. Cette fois-ci, elle s’inquiète du projet de Tepsa d’installer un stockage de gaz naturel liquéfié (GNL) sur le site de l’ancienne raffinerie de la commune, devenu un dépôt pétrolier classé Seveso seuil haut. Ces cinq cuves contiendront 3 830 tonnes de GNL, à 800 mètres de l’écoquartier de la commune et feront peser un risque d’explosion sur les riverains. Les habitants supporteront les nuisances liées au projet… sans en tirer aucun bénéfice, dénoncent les deux frères.

Ninon Weill, habitante de Reichstett, mère de Brice et Colin et membre du collectif Teps’out. © Adrien Labit / Reporterre

Toucher un public plus jeune et plus large

« À cette réunion, il y avait des gens plutôt âgés qui avaient déjà tout essayé et un peu baissé les bras. Je me suis dit que j’allais essayer de faire ce que je pouvais, à savoir des vidéos, pour donner une nouvelle énergie à cette mobilisation et essayer de toucher un public plus large et plus proche de ma génération », explique Colin, qui nous reçoit avec son frère et sa mère entre deux parts de streusel alsacien sur la terrasse de la maison familiale. La zone de risque en cas d’accident industriel sur le futur site s’arrête juste au pied du jardin de la propriété.

Habitués aux interviews et plutôt extravertis, les deux frères retracent aisément le fil de leur engagement.

Exploitée par l’entreprise Tepsa, l’ancienne raffinerie de Reichstett accueille déjà un site de stockage d’hydrocarbures qui lui vaut d’être classée Seveso seuil haut. © Adrien Labit / Reporterre

Très sensibles aux enjeux écologiques, les deux frères ont fait de « la catastrophe climatique et de ses causes » l’un de leurs principaux sujets de discussion après que Brice a changé de trajectoire professionnelle. « J’avais commencé à faire des études de finances. Ce qui me motivait dans la vie c’était d’être riche et d’avoir du pouvoir, sourit-il. Je me suis rendu compte qu’il y avait peut-être des choses plus épanouissantes que d’accumuler des sous sur un compte en banque. »

Brice a alors rejoint, en 2022, le collectif Pour un réveil écologique — notamment connu pour avoir affiché des éléments du rapport du Giec dans le métro parisien — et décidé de transformer ses convictions en boussole professionnelle. Après avoir travaillé en tant que directeur marketing et communication de la start-up Sami, spécialisée dans l’accompagnement des entreprises pour réduire leur empreinte carbone, il a lancé son entreprise de sensibilisation aux enjeux écologiques en entreprise. Colin, lui, est acteur et vidéaste et il s’est formé à la création de vidéos pour lutter contre la radicalisation à l’extrême droite via les réseaux sociaux.

Brice Johner en tête de la manifestation contre l’extension du site de stockage de Tepsa à Reichstett le 4 juillet 2026. © Adrien Labit / Reporterre

Construire « une mobilisation dans la durée »

Fort de leurs expériences, les deux frères ont choisi de découper leur première vidéo en plusieurs extraits tant le sujet est vaste. « Sur les réseaux sociaux, on ne pouvait pas faire un format de dix minutes, ça n’aurait pas marché », explique Colin. Quatre vidéos sont finalement publiées sur Facebook, Instagram et TikTok en février 2026. Nom du compte : Teps’out.

« Sur Instagram, ça a vraiment explosé : on a fait près de 30 000 vues en vingt-quatre heures », se souvient Brice. « Les vidéos se sont retrouvées dans l’algorithme de plein de personnes déjà sensibilisées à ces questions, mais pas seulement, rebondit Colin. On a aussi eu des commentaires de personnes de la région qui trouvaient ce que l’on faisait stupide : ça veut dire qu’elles étaient arrivées jusqu’à elles aussi. »

Cet engouement convainc les deux frères d’aller plus loin pour construire « une mobilisation dans la durée ». Dans les semaines qui suivent, Brice quitte son projet professionnel pour se mettre à plein temps sur Teps’out. Il lance un site d’information, une pétition et un collectif pour mener des actions « hors réseaux sociaux ». « On a notamment fait du porte-à-porte à Reichstett, avec ma tante, ma mère et quelques amis à elle », se souvient Brice. « On s’est vite rendu compte que beaucoup de gens, même parmi les anciens, n’étaient pas du tout au courant de ce projet », explique cette dernière, Ninon Weill. Dans l’ensemble, le message est plutôt bien reçu, « même chez les gens qui n’ont pas forcément de conscience écologique », juge Colin.

À l’issue de la manifestation, le collectif Teps’out a organisé l’enterrement symbolique de l’avenir des habitants de Reichstett et de ses environs. © Adrien Labit / Reporterre

Il faut dire que les projets industriels et dangereux se sont succédé à Reichstett ces dernières décennies. Lorsque la raffinerie a cessé son activité il y a une quinzaine d’années, son site a accueilli un projet pilote de géothermie profonde qui a provoqué une série de séismes dans l’Eurométropole de Strasbourg en 2020.

Lire aussi : Géothermie et lithium font trembler les Alsaciens

« Les gens se rendent compte de l’absurdité des projets qui leur sont proposés. C’est facile de les sensibiliser sur celui-ci parce que ce n’est pas le premier », juge Colin. « Beaucoup des personnes qui s’opposent au projet le font parce qu’elles n’en veulent pas chez elles, poursuit Brice. Parce que ça leur fait peur, parce que ça peut exploser. On est arrivé avec un discours un peu différent, qui était : on n’en veut pas, ici ou ailleurs. On n’en veut pas du tout. »

Les deux frères ne manquent pas une occasion de rappeler le caractère polluant de ce projet dont l’étude d’impact indique qu’il pourrait faire circuler 32 000 camions de plus par an sur les routes de la commune.

Un choc de mondes

Ce positionnement militant n’est pas toujours bien passé au niveau local. « On a été confronté à quelques clichés et préjugés, sourit Brice. Il y a des gens qui pensaient qu’on était les gauchos qui débarquaient. Quand on a annoncé qu’on allait organiser une manifestation, certains ont vraiment pensé qu’on allait faire venir des zadistes d’Allemagne et mettre le feu au village. Ça a été un choc des mondes, entre Colin et moi habitués aux collectifs militants et des gens ici qui ont peur du désordre. »

La manifestation a pourtant bien eu lieu. Annoncée sur leurs réseaux, elle a fait défiler plus de 200 personnes dans les rues de Reichstett au mois de juin. Au fil des semaines, le collectif s’est étoffé pour atteindre une cinquantaine de personnes juste avant l’été. Plutôt des proches que des personnes mobilisées grâce aux réseaux sociaux. « Sur internet, les gens s’indignent jusqu’à liker ou commenter une vidéo, mais rarement plus. On peut le comprendre, tout le monde a des vies bien remplies. Ca a parfois été un peu frustrant de voir qu’on avait 300 000 vues sur les vidéos et pas une personne pour faire un truc plus concret », regrette Brice.

Brice, Colin et Ninon regardent une vidéo publiée sur le compte Instagram du collectif Teps’out, plus de 1800 personnes les suivent sur ce réseau. © Adrien Labit / Reporterre

Les différents modes de lutte se nourrissent, assure-t-il tout de même. « Ce qu’on a fait en ligne nous a permis d’avoir une large couverture médiatique. Ça nous aide à créer du rapport de force contre Tepsa pour qu’ils retirent le projet, ce qui est notre objectif numéro 1. Ça nous aide aussi à convaincre les gens que l’on rencontre hors ligne de s’engager avec nous, parce qu’ils voient que c’est sérieux. »

Sur le marché d’une commune voisine, la veille, Ninon a obtenu une trentaine de signatures, dont celles d’une dizaine de personnes prêtes à « filer un coup de main ». La pétition dépasse aujourd’hui les 4 300 signataires. Les deux frères poursuivent désormais leur mobilisation en ligne — où leurs vidéos cumulent désormais près de 900 000 vues tous contenus et plateformes cumulées —, pour atteindre les 10 000 signatures. Fin septembre, ils remettront la pétition à Tepsa pour tenter d’initier un dialogue.

Article envoyé par Marion Chiffre, paru dans Reporterre le 25 août 2026

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