Nerd Reich : le livre qui fait froid dans le dos en mettant en lumière les aspirations fascistes d’une partie de la Silicon Valley

par | 6 septembre 2026 | Place aux lecteurs

Atlantico : Dans son nouvel ouvrage, The Neid Reich, Gil Durán soutient qu’une campagne est menée depuis des décennies pour substituer le pouvoir des entreprises aux gouvernements élus. Peut-on vraiment parler d’un projet totalitaire classique à propos du modèle du « PDG-dictateur », ou s’agit-il d’une exagération motivée par une hostilité idéologique ?

Fabrice Epelboin : Les modèles autoritaires classiques du XXᵉ siècle, au premier rang desquels figure le fascisme, reposaient sur un État omnipotent qui contrôlait l’ensemble de la société et s’attaquait frontalement aux libertés individuelles. Le projet porté par les grands figures de la Silicon Valley suit une tout autre logique. Il ne vise pas à renforcer l’État, mais à le détruire purement et simplement en déléguant ses fonctions régaliennes au secteur privé.

Il ne s’agit pas de réprimer brutalement les libertés individuelles, mais d’orchestrer une manipulation des masses par les algorithmes et des techniques d’influence douce (nudge). C’est un système techno-totalitaire profondément innovant. Qualifier ce phénomène de « fascisme » constitue un amalgame trompeur : cela empêche de saisir la spécificité du basculement à l’œuvre aux États-Unis. Ce modèle n’est pas préférable au fascisme, mais il est fondamentalement différent. 

Plutôt qu’un État totalitaire tout-puissant, ce projet ne vise-t-il pas à affaiblir l’État central pour ériger des monopoles privés et des enclaves dérégulées ? 

Fabrice Epelboin : Absolument. La pensée politique portée par des personnalités comme Peter Thiel, Marc Andreessen ou Elon Musk relève d’un libertarianisme assumé. Mais c’est sans doute Peter Thiel, le plus intellectuel des trois, qui en est l’expression la plus radicale. L’objectif consiste à réduire l’État à sa portion congrue en confiant des fonctions hautement régaliennes à des entreprises privées.

Nous assistons à une double rupture : le passage à la post-démocratie et au post-capitalisme. Dans cette vision, la situation de monopole n’est plus une anomalie à corriger, mais l’aboutissement naturel d’une entreprise — une posture à l’opposé du libéralisme classique. Les États-Unis tolèrent déjà ces monopoles de fait, à l’image de Google qui n’a jamais été démantelé par le pouvoir fédéral.

Cette logique s’étend aujourd’hui au cœur même du régalien :

  • Le spatial : Autrefois domaine d’État par excellence, il est désormais dominé par Elon Musk.
  • Le militaire et la surveillance : Des sociétés privées comme Palantir ou Anduril jouent un rôle prépondérant dans la collecte de données individuelles, l’équipement des armées et les décisions stratégiques. 

Assiste-t-on à l’exécution d’un véritable plan de domination totalitaire, ou s’agit-il plus prosaïquement d’opportunisme financier pour capter des contrats publics et faire sauter les régulations ? 

Fabrice Epelboin : Réduire la motivation de ces acteurs à de l’opportunisme financier relève d’une grille de lecture simpliste. Des hommes comme Peter Thiel ou Elon Musk disposent d’infiniment plus d’argent qu’ils ne pourront jamais en dépenser. Leur véritable moteur n’est pas le gain financier, mais le pouvoir et la transformation du monde.

Il n’y a là aucune théorie du complot. Peter Thiel a explicité ses intentions à livre ouvert dès la fin des années 2000. Il faut relire « The Straussian Moment », ou « The Education of a Libertarian » pour constater que Thiel prônait déjà de sortir du système démocratique. C’est lui qui a théorisé l’usage des algorithmes pour orienter les masses. Nous faisons face à un projet politique assumé, théorisé et méthodiquement exécuté. 

Quelle est la position de l’État américain et des Démocrates face à ce projet, alors qu’ils restent très dépendants du financement de ces milliardaires ? 

Fabrice Epelboin : La démocratie américaine est engagée dans un processus de décomposition structurelle. Le camp démocrate a, lui aussi, tourné la page des exigences démocratiques.

Lorsque les modèles de langage (LLM) et l’intelligence artificielle ont montré leurs premiers signes de maturité industrielle, l’intention de l’administration Biden a été de mettre en place un projet secret — pensé sur le modèle du projet Manhattan — afin d’asseoir un contrôle sur la population. Qu’il s’agisse des Républicains ou des Démocrates, le modèle démocratique traditionnel appartient au passé. La disparition progressive du concept de vie privée et la remise en cause de la liberté d’expression en sont les symptômes les plus évidents.

À l’échelle internationale, deux modèles émergent :

  • Le modèle chinois : Un régime totalitaire combiné à un capitalisme fondé sur une concurrence féroce entre ses industries et une décentralisation provinciale marquée.
  • Le modèle libertarien américain : Un système post-capitaliste qui rejette la concurrence au profit du monopole privé.
  • L’Europe : Elle assiste à l’épuisement de son propre modèle démocratique, sans disposer des ressources financières ou technologiques pour proposer une alternative.

La justice fédérale, la Constitution et les États américains disposent-ils de contre-pouvoirs suffisamment puissants pour résister à cette tentative de capture du pouvoir ?

Fabrice Epelboin : Il est trop tôt pour tirer un bilan définitif, mais les raisons d’être optimiste sont rares. Si les contre-pouvoirs institutionnels cherchent encore à se débattre, la dynamique d’érosion institutionnelle est profonde.

Cette dégradation de la démocratie américaine s’est accélérée il y a plus de dix ans, lors de la transition entre Barack Obama et Donald Trump — le premier ayant affaibli les normes démocratiques pour entraver le second, qui n’a pas non plus œuvré à les préserver. L’Europe suit la même trajectoire avec un temps de retard, mais sans disposer de la puissance technologique et financière des États-Unis.

L’auteur ne surestime-t-il pas la réussite de ce projet face aux blocages du réel ?

Fabrice Epelboin : Il est évident que la mise en œuvre pratique de ces idées heurte le réel. L’annulation du statut d’enclave dérégulée de Próspera au Honduras, la fermeture forcée de la Network School en Malaisie ou les difficultés d’émergence des Freedom Cities montrent que la refonte de la société par les barons de la tech rencontre des résistances concrètes.

Ces échecs de terrain prouvent qu’il n’est pas simple de transformer brutalement un modèle sociétal. Pour autant, ces obstacles ponctuels ne ralentissent pas le mouvement de fond : la décomposition des structures démocratiques traditionnelles reste bel et bien engagée.

Ces entrepreneurs prétendent vouloir démanteler l’État, mais leurs entreprises prospèrent grâce aux commandes publiques, notamment dans la défense, le spatial et la surveillance. Cherchent-ils réellement à supprimer l’État ou plutôt à le capturer pour réorienter ses moyens au profit de quelques monopoles privés ? 

Fabrice Epelboin : Ce n’est pas tant un démantèlement qu’un transfert des compétences régaliennes de l’Etat au privé, et dans ce cadre, tout du moins dans leur vision des choses, ça n’a rien d’incohérent.

Derrière les références au transhumanisme, au long-termisme et à la supériorité d’une élite technologique, quelle place ce projet réserve-t-il concrètement aux citoyens ordinaires, aux travailleurs et à tous ceux qui sont considérés comme insuffisamment “productifs” ou comme des obstacles au progrès ? 

Fabrice Epelboin : Dans le meilleur des cas, une forme de revenu universel qu’on imagine suffisant, couplé à un abrutissement par du divertissement, qui fera des citoyens ordinaires un troupeau qu’on pourra manœuvrer à sa guise, en large partie grâce à ce divertissement. C’est une vision assez proche au final de celle d’Edward Bernays et ça a bien marché au XXe siècle avec les mass médias, il n’est pas impossible que cela fonctionne avec les médias sociaux, les premiers signes sont encourageants. Le film Ready player Onbe, qui est l’un des plus mauvais de Spielberg mais le préféré de Mark Zuckerberg, illustre cela parfaitement.

Richard Laporte, note de lecture

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