L’année 2026 est marquée par des extrêmes hydriques, crues majeures survenues en hiver et sécheresse de l’été, qui dépasse désormais le record de 2022. En passant d’un extrême à un autre en seulement quelques mois, la situation pose la question du stockage de l’eau pour l’agriculture : pourquoi ne pas prélever et stocker une partie des excédents de l’hiver afin d’irriguer quand elle vient à manquer l’été ? Si l’idée semble relever du bon sens, des confusions subsistent et peuvent conduire, de manière contre-intuitive, à une aggravation des pénuries.
En quête d’exemple transposable à la France, le monde agricole se tourne vers le modèle espagnol. Depuis 1950, l’Espagne a abondamment investi dans la construction de réservoirs artificiels, réutilisant les eaux usées traitées et dessalant l’eau de mer. En dépit de ces lourds investissements, la sécheresse historique ayant touché la péninsule Ibérique entre 2021 et 2024 a provoqué une chute du niveau d’eau dans ces réservoirs artificiels. Face à un taux de remplissage critique (inférieur à 16 %), les autorités ont dû prendre des mesures de restrictions drastiques, entraînant des pertes agricoles considérables. Mais cette « catastrophe naturelle » et les impacts économiques qui lui sont associés sont-ils uniquement imputables au manque de pluie ?
D’après une étude parue en mai dans Nature, l’Espagne figure parmi les régions du monde où le stockage artificiel destiné à l’irrigation ne protège pas nécessairement d’une pénurie d’eau – il peut même l’aggraver. Les scientifiques appellent cela l’« effet réservoir » ou le « paradoxe du développement sûr », lorsque « le renforcement des mesures de sécurité entraîne, paradoxalement, une aggravation des dégâts en cas de pénurie ».
Cette étude révèle que les grands réservoirs destinés à l’irrigation sont les plus à risque parce que les sécheresses compromettent leur alimentation et que, en confortant l’« offre », ils soutiennent une forte demande en eau. Avec des sécheresses qui s’intensifient sous l’effet du changement climatique et une demande croissante pour l’irrigation, les scientifiques soulèvent une question cruciale : ces réservoirs resteront-ils viables s’ils deviennent de plus en plus vulnérables ?
Une solution de « bon sens » en apparence s’avère moins évidente que prévu et requiert une analyse critique. Outre les enjeux écologiques, l’usage de ces grands réservoirs artificiels témoigne d’une méconnaissance des cycles de l’eau et des causes de leur dégradation. Nous peinons à faire les liens entre les catastrophes dites « naturelles » que sont les inondations, les coulées de boue, les incendies, les sécheresses, et leurs causes structurelles d’origine anthropique que sont l’appauvrissement des sols agricoles, l’assèchement des milieux humides, l’exploitation intensive des forêts, l’artificialisation des sols et des hydrosystèmes.
En clair, nous héritons de systèmes rendus vulnérables aux extrêmes hydriques tandis que ces aléas sont amenés à s’intensifier avec le dérèglement climatique. Plutôt que de poursuivre un investissement sans limite dans des réservoirs dont la viabilité n’est plus assurée, peut-être devrions-nous nous orienter vers des voies plus robustes.
Des territoires pionniers
En s’attaquant aux causes profondes de l’assèchement, l’hydrologie régénérative vise la résilience hydrique des territoires. Dans la pratique, elle fédère un ensemble de techniques suivant des principes d’aménagement : ralentir, infiltrer, stocker l’eau de pluie en priorité dans les paysages, c’est-à-dire dans les sols et les nappes, mais aussi dans la végétation (forêts et zones humides) plus dense et diversifiée.
Ces principes s’articulent autour d’un triptyque sol-arbre-eau, qui se décline dans les milieux aquatiques, agricoles, forestiers et urbains. En contexte agricole par exemple, ces approches combinent des pratiques agroécologiques (sol), de l’agroforesterie (arbre) et des micro-ouvrages hydrauliques (eau) afin de répartir et d’infiltrer l’eau dans les parcelles, ce qui permettrait de réduire – dans une certaine mesure – la dépendance à l’irrigation. Adaptées aux contextes locaux, ces pratiques contribuent non seulement à régénérer la fertilité des sols, mais aussi à renforcer la résilience des cultures face aux vagues de chaleur, aux manques comme aux excès d’eau.
Dans l’Ain, la Drôme et l’Ardèche, des territoires pionniers ont fait le choix de soutenir des dizaines d’agricultrices et d’agriculteurs pour implémenter et tester des pratiques d’hydrologie régénérative dans leurs parcelles. Forts des premiers retours d’expérience, ces territoires souhaitent aller plus loin, en soutenant d’autres exploitants et en élargissant le périmètre d’action aux forêts, aux rivières et aux espaces urbains. Par ailleurs, l’association Pour une hydrologie régénérative souhaite poursuivre ces démarches pilotes dans toute la France.
La nécessité de stocker plus d’eau pour l’agriculture offre aussi l’occasion de fédérer un ensemble d’acteurs autour de projets locaux dans une recherche des bénéfices mutuels, tant pour les activités humaines que pour les milieux naturels. Ces projets pilotes ont montré qu’il était possible de dépasser les clivages autour du stockage en choisissant des alternatives aux grandes réserves de substitution. Loin d’être antinomique avec l’irrigation, l’hydrologie régénérative s’inscrit dans une vision plus large de résilience hydrique des territoires dont font partie les agrosystèmes.
Si le stockage artificiel doit être envisagé, il est pensé comme un complément à la régénération des capacités de rétention naturelle des paysages tout en composant avec les limites des hydrosystèmes et la réalité économique des exploitations agricoles. Cette nouvelle perspective intéresse aussi bien les chambres d’agriculture que les exploitants en vue de sortir de l’impasse implacable que représente la sécheresse historique que nous vivons.
Plus globalement, l’hydrologie régénérative nous exhorte à changer nos représentations, nos organisations et nos postures pour développer des modèles plus robustes dans un monde fluctuant. Puissent ces événements tragiques nous conduire, au-delà des seules logiques d’adaptation, vers la régénération hydrique des territoires afin de mieux les préparer aux prochaines fluctuations.
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Samuel Bonvoisin, ingénieur agronome ; Charlène Descollonges, ingénieure hydrologue, cofondatrice de l’association Pour une hydrologie régénérative, autrice d’« Eaux vives. Pour une hydrologie régénérative » (Actes Sud, 224 p., 12 €) ; Simon Ricard, ingénieur, cofondateur de Pour une hydrologie régénérative
Samuel Bonvoisin (Ingénieur agronome), Charlène Descollonges (Ingénieure hydrologue) et Simon Ricard (Ingénieur hydrologue)
julien Vigouroux article lu dans Le Monde

























