Toulon (Var) et Carcassonne (Aude).– Le Rassemblement national (RN) espérait planter dimanche soir son drapeau à Toulon et faire de la cité varoise un symbole de sa capacité à conquérir de grandes villes. Trente et un ans après s’être emparé de la préfecture du Var en 1995 – sa première ville de plus de 100 000 habitant·es –, le parti d’extrême droite n’a pas réussi son retour.
Sa candidate, la très médiatique députée Laure Lavalette, a violemment percuté le plafond de verre qui empêche toujours la percée du parti de Jordan Bardella dans les métropoles. La porte-parole du RN n’a recueilli au second tour des municipales que 47,65 % des suffrages exprimés, derrière la maire sortante Josée Massi, qui a succédé en 2023 à Hubert Falco, quand le baron de la droite locale a été démis de ses mandats après sa condamnation pour recel de détournement de fonds publics.

La septuagénaire a bénéficié du retrait dans l’entre-deux-tours de l’autre candidat de droite, le sénateur Les Républicains (LR) Michel Bonnus (15,7 % des suffrages exprimés au premier tour), et du report des voix de gauche (11 % au total entre deux listes socialiste et insoumise dimanche dernier).
« Je n’ai pas réussi à rompre le front d’un rejet qui s’est levé de LR à LFI pour faire barrage à notre proximité », a reconnu Laure Lavalette dimanche soir depuis son QG – bien que La France insoumise (LFI) ait recueilli moins de 4 % des suffrages exprimés au premier tour. « L’immense espoir suscité durant cette campagne ne retombera pas », a-t-elle promis, se réjouissant d’« un résultat historique » dans la ville de 180 000 habitant·es.
« Je mesure avec gravité, reconnaissance et sens du devoir la responsabilité qui m’est confiée par les électeurs », a de son côté annoncé la maire réélue, Josée Massi, qui s’était payée le luxe de ne pas saisir la main tendue par son ancien allié devenu rival, Michel Bonnus, au soir du premier tour.
Des larmes à la soirée de Laure Lavalette
La douche froide s’est fait ressentir dimanche soir au QG de Laure Lavalette, où plusieurs sympathisant·es ont fondu en larmes à l’annonce des premiers résultats autour de 20 heures. « On ne pensait pas que les gens de droite ne se reporteraient pas sur nous. C’est apparemment ce qui s’est passé, c’est incompréhensible », réagit, sonné, Florian Villette, l’un des colistiers de la candidate RN.
Nathalie Mamo, ancienne aide-soignante, peine elle aussi à comprendre que des électeurs et électrices se soient mobilisé·es pour empêcher l’extrême droite de prendre les commandes de la ville. « Il y a un gros barrage, constate la retraitée, le regard embué. C’est surprenant, parce que Laure s’était présentée sans étiquette donc elle pouvait rallier beaucoup de monde. C’est incompréhensible, mais le RN fait encore peur. »
L’entreprise de « dédiabolisation » menée par Laure Lavalette depuis le début de cette campagne n’aura, de fait, pas suffi. « On a foutu un soleil à la place de la flamme du RN sur ses tracts, on l’a transformée en Mamie Nova, on a dépolitisé le truc à mort. Qu’est-ce qu’on pouvait faire de plus ? », s’agaçait vendredi un proche qui anticipait déjà le « barrage » lors du second tour. Avant de reconnaître : « Il y a pour l’instant une barrière infranchissable dans les grandes villes. »
Les partisans de Laure Lavalette se réjouissent tout de même du vote massif des quartiers populaires de Toulon.
Malgré le coup de massue, l’entourage de Laure Lavalette se félicite d’une « victoire » importante: les votes massifs en faveur de cette catholique traditionaliste dans les quartiers populaires de Toulon, tandis que le centre-ville et le très huppé quartier du Mourillon se sont largement mobilisés pour Josée Massi.
La tête de liste lepéniste avait labouré ces quartiers qu’elle décrivait comme « abandonnés », en faisant campagne sur la sécurité et sur les trous dans la chaussée. Dimanche soir, les soutiens de la candidate frontiste s’attelaient déjà à imposer leur lecture du résultat, celle de la victoire du « Toulon qui va bien contre le Toulon qui va mal ».
En guise de consolation, les frontistes toulonnais·es ont pu assister à la percée du RN autour d’elles et eux. Le parti d’extrême droite a ravi à LR La Seyne-sur-Mer, deuxième ville du Var, mais aussi La Valette. Plus loin à l’ouest, le RN s’empare également de Carcassonne, dans l’Aude, où le député Christophe Barthès a engrangé 40,40 % des suffrages exprimés.
La victoire de la confusion
Dimanche soir, alors que les premiers chiffres commencent à tomber au fil des dépouillements, l’équipe de Christophe Barthès déplie les barnums et distribue une pelletée de drapeaux français aux sympathisant·es venus acclamer leur nouveau maire devant son QG de campagne.
À 21 heures, le député RN finit par faire son apparition au son de l’emblématique « The Final Countdown ». « Peuple de Carcassonne, nous l’avons fait ! », s’écrie-t-il les poings levés, avant de jeter la presse locale « politisée » en pâture et de saluer la mémoire de deux figures de la droite républicaine : Charles Pasqua et l’ancien maire UMP Raymond Chesa, à qui il n’a cessé de s’identifier tout au long de sa campagne, entretenant une confusion stratégique au nom de l’union des droites.

Christophe Barthès a largement devancé son adversaire de droite François Mourad (30,84 %) et le socialiste Alix Soler-Alcaraz (28,75 %). « Je suis soulagée, souffle Anne-Marie, 37 ans. J’investis dans l’immobilier, et j’en ai marre de payer du foncier pour financer leurs magouilles… S’il n’était pas passé, j’aurais tout vendu et je serais partie. »
Tout près d’elle, son ami Loïc exulte : « Maintenant, on attend 2027 avec impatience ! » Certainement inspiré par la bande-son – qui joue « I Will Survive » pile à ce moment-là –, David peine à cacher son émotion. « C’est comme si on revivait la Coupe du monde de 1998… C’est une résurrection », exulte l’agent de blanchisserie. « Je voulais du changement à Carcassonne… Je suis rassuré parce que je travaille souvent avec les mairies, et c’est parfois compliqué. Là, il n’y aura plus de copinage… Enfin j’espère », sourit Alain.
À la question de savoir pourquoi Christophe Barthès, les sympathisant·es répondent : sécurité, nids-de-poule, propreté, stationnement… « Dans ma rue, on ne peut plus se garer, peste Émilie, 40 ans. On voulait mettre M. Larrat à la retraite [l’ancien maire divers droite – ndlr] et on a réussi. » Un enthousiasme partagé par son ami André, militaire au 3e RPIMA (régiment de parachutistes d’infanterie de marine) de la ville : « Les gens de Carcassonne se sont réveillés ! »
Climatosceptique notoire dans un département traumatisé par les canicules et les mégafeux, Christophe Barthès a été porté par une montée en puissance de l’extrême droite sur l’ensemble du territoire, mais il a aussi bénéficié de décisions politiques lunaires. Au lendemain du premier tour, le candidat socialiste Alix Soler-Alcaraz et son équipe ont refusé de se retirer, contre l’avis de nombreuses personnalités de la gauche locale.
Un scénario qualifié de « tragicomédie » par Emmanuel Négrier, chercheur au Cepel, qui estime que le retrait du candidat socialiste aurait permis à François Mourad de bénéficier d’un front républicain, « et aurait rendu l’affaire de Barthès bien plus délicate ». Au micro dimanche soir, le nouveau maire de Carcassonne ne l’a pas contredit : « Cette campagne, Dieu nous l’a faite sur mesure. »
Richard Laporte ( articles d’ Alexandre Berteau et Prisca Borrel journalistes à Médiapart)


































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