L’écrivain espagnol Paco Cerdà enquête sur la fabrication des mythes franquistes

par | 3 mai 2026 | Place aux lecteurs

Le livre « Présents » ravive la mémoire du cortège qui porta à bout de bras pendant onze jours, en 1939, le corps du leader fasciste Primo de Rivera, de la côte méditerranéenne jusqu’à Madrid. Un texte percutant sur le rôle des mots dans la bascule ultra-autoritaire d’un pays.

Isaac Rosa avait publié en 2007 un texte au titre ironique : Encore un fichu roman sur la guerre d’Espagne ! En creux, l’écrivain dissertait sur la difficulté de fabriquer des romans nourris de bonnes intentions, et de se confronter aux fantômes de la guerre civile espagnole (1936-1939) à travers le seul point de vue des vaincus républicains. Il s’en prenait avec malice à cette masse de textes sages et trop prévisibles, dont regorge la littérature espagnole au moment d’évoquer ce conflit sanglant qui fut le préambule à près de quarante ans de dictature. 

Encore un fichu roman sur la guerre d’Espagne ? Le livre que publie Paco Cerdà en ce mois d’avril, Présents, est bien plus que cela. Il évite le piège avec beaucoup d’intelligence, alors que l’Espagne est confrontée à une vague inquiétante de nostalgie pour le régime franquiste, notamment chez les plus jeunes.

« Ce n’est pas un livre sur la guerre civile, mais plutôt sur l’après-guerre. Sur ce qu’il se passe quand on déclare que la guerre est terminée, alors que ce n’est qu’un mensonge, et que la répression va se poursuivre sous des formes peut-être encore plus cruelles », fait valoir Paco Cerdà, dans un entretien à Mediapart.

Illustration 1
Paco Cerdà. © Photomontage Mediapart avec photo Jeosm

Envie de comprendre comment la culture transforme notre monde politique ?

Inscrivez-vous à « Batailles culturelles » et recevez notre newsletter tous les 15 jours.

Dans Présents, le journaliste et écrivain né en 1985 dans les environs de Valence ravive la mémoire enfouie d’un cortège sidérant : le transfert du corps de José Antonio Primo de Rivera, un milicien fasciste et fondateur de la Phalange, depuis un cimetière d’Alicante, port sur la Méditerranée, jusqu’à la crypte de l’Escorial, le palais royal construit par Philippe II près de Madrid.

La procession dura onze jours et dix nuits, sur près de 500 kilomètres. Elle se déroula après la victoire franquiste, du 20 au 30 novembre 1939, trois ans après que Primo de Rivera eut été fusillé, à l’âge de 33 ans, par le camp républicain. Ce fut, écrit Cerdà, « le plus grand culte de ce siècle dédié à un défunt politique en Europe occidentale ».

Alors que le reste du continent est en train de basculer dans la Deuxième Guerre mondiale, le cortège est accueilli par des foules dans les villages sur la route, ici un flambeau à la main, là des gerbes de fleurs. Partout, les églises sont pleines, pour voir le cercueil et prier pour « joséantonio »

« Ce transfert lugubre et fascisant du corps du fondateur de la Phalange dans son cercueil reste un épisode historique très peu connu, même en Espagne, précise Paco Cerdà. Après la défaite des fascismes en Europe en 1945, le régime franquiste s’est lui-même chargé d’enterrer cet épisode, conscient qu’il n’y avait plus de sens pour lui de commémorer ce moment de barbarie, avec des flambeaux et des drapeaux nazis, alors que Franco cherchait à changer son image. »

Visages de la répression

Paco Cerdà a refait le voyage. Avec un souci de la documentation précise et vérifiée qui n’est pas sans rappeler celui d’un Éric Vuillard, il en a tiré un récit en onze chapitres, depuis autant de lieux du périple. À chaque fois, il fait entendre la manière dont des journalistes et des écrivains de seconde zone, des relais aujourd’hui oubliés de la propagande franquiste, ont participé au culte de la personnalité autour de Primo de Rivera, et écrit sa légende, pour en faire un des piliers du nouveau régime.

Cerdà compare la foule phalangiste massée au départ du cortège, sur l’esplanade d’Alicante plantée de croix démesurées, au défilé des Chemises noires de Mussolini dans la « Rome de 1937 », ou à Hitler posté face à la foule, porte de Brandebourg, à Berlin en 1938 : « C’est la force d’un pays résolu à mettre en scène sa résurrection. Mieux : à représenter la naissance de la nouvelle Espagne. » Et d’ajouter : « Cette opération nécessite des mots. »

Illustration 2
José Antonio Primo de Rivera. © Photo World History Archive / Abaca

L’attention portée au verbe et au style, au service d’une dictature sur le point de naître, résonne avec le moment orwellien de la « post-vérité » que traversent nombre de pays en 2026. Cet écho inquiet n’est sans doute pas pour rien dans le succès du livre, non seulement en Espagne où Cerdà a reçu plusieurs prix, mais aussi à l’étranger – le texte est en cours de traduction dans quatorze pays. « Le livre traite de la manière dont la propagande agit à la mise en place d’une dictature, poursuit l’auteur. Il suffit de regarder du côté de Trump et de tous les mini-Trump du monde pour voir à quel point le pouvoir du verbe permet d’annuler la réalité, et de créer des réalités parallèles. »

Le livre ne s’en tient pas à rejouer les mots de la propagande. À chaque étape du voyage, il montre l’envers de la mythification : des milliers de vies anonymes et oubliées qui, alors que la guerre civile a prétendument pris fin, souffraient d’innombrables formes de répression, des camps de travail forcé en France à l’exil aux Amériques, de l’emprisonnement dans les prisons du régime aux viols… « Cette galerie de personnages évoque toutes les palettes possibles de la répression du régime à l’époque, précise Paco Cerdà. Elle donne des visages, par-delà les discours, à la gueule de bois de l’Espagne d’après-guerre. »

Franco et Primo de Rivera, rivaux de leur vivant

Franco s’est sans doute réjoui lorsqu’il a appris la mort de Primo de Rivera. À lire Franco y yo, de Jesús Ruiz Mantilla, le général a même pesé pour faire capoter le scénario d’un échange de prisonniers qui aurait permis de libérer le phalangiste pendant la guerre. Rivaux, sans estime l’un pour l’autre, ils n’avaient, de leur vivant, que très peu de choses en commun, si ce n’est leur ambition.

« À l’origine, José Antonio et Franco n’ont rien à voir, que ce soit par leur idéologie, leur tempérament ou leur capacité de séduction, avance Paco Cerdà. Franco était un militaire sans grand charisme, Primo de Rivera un poète sans œuvre, un illuminé, un romantique. » Ce dernier, avocat de formation, fervent catholique, fils d’un général qui fut lui-même dictateur à la tête de l’Espagne de 1923 à 1930, défendait tout à la fois des valeurs ultraconservatrices et des mesures de justice sociale.

Franco n’a annoncé la mort de Primo de Rivera que deux ans plus tard, en pleine guerre civile. De manière tactique, il va s’approprier la figure du leader défunt, et la structure de son organisation, la Phalange, pour consolider son pouvoir. « Des générations d’Espagnols ont étudié dans des collèges avec un crucifix au mur, flanqué de portraits de Franco d’un côté, et de Primo de Rivera de l’autre. Le franquisme s’est employé à faire de José Antonio, une fois qu’il était enterré, un égal de Franco. Il est devenu cette image du martyr absolu, ce jeune homme au visage avenant, qui symbolisait ces milliers de personnes mortes au nom de Dieu et de la patrie », précise Paco Cerdà.

Dans un des chapitres les plus intenses, il évoque la manière dont un groupe de quarante-sept hommes proches du camp républicain a été fusillé bien après la guerre civile, en 1943. Leurs corps reposent aujourd’hui au cimetière de la Paterna, près de Valence. Parmi eux figurait l’arrière-grand-père de l’écrivain, prénommé, comme lui, Francisco (dont Paco est le diminutif). C’est aussi ce cimetière, où plusieurs fosses communes furent exhumées depuis le retour de la démocratie, qui sert de décor à la bande dessinée à succès L’Abîme de l’oubli (Delcourt), de Paco Roca.

Une trilogie autour du franquisme

Le livre de Paco Cerdà a été publié en 2024 en Espagne, un an avant que le pays ne commémore les 50 ans de la mort de Franco. Le souvenir de Primo de Rivera reste flou à Madrid, brouillé par la récupération de sa figure par le régime du Generalisimo. En 2026, les jeunesses ultras d’Espagne n’hésitent plus à évoquer le régime franquiste. Mais la figure de Primo de Rivera, plus complexe, reste lointaine. Série Cinquante ans après sa mort, Franco bouge encore 5 épisodes

Pour Paco Cerdà, cet oubli relatif constitue une bonne nouvelle. « Si certains cherchaient à récupérer sa figure aujourd’hui, je suis convaincu que cela serait très dangereux. Car il était doté d’un charisme magnétique, pour défendre une idéologie très contestable. À ses yeux, la démocratie était inutile et les urnes devaient être détruites. Mais il savait aussi parler au nom des ouvriers, défendre l’accès au logement, parler de la dignité des classes populaires… » 

Avec Présents, l’écrivain achève ce qui ressemble à une trilogie autour du franquisme, ses mythes et ses adversaires, après 14 de abril (non traduit en français, autour du jour de proclamation de la Seconde République, en 1931, le dernier régime en place avant la guerre civile), et Le Pion (publié en français par La Contre Allée, en 2022), qui évoque la figure d’un joueur d’échecs instrumentalisée par le régime franquiste, dans les années 1960.

Au cœur de son travail de plus en plus ambitieux : la transmission d’une mémoire malmenée. « Cela me rend très triste de voir que la guerre civile est devenue un contenu accélérateur pour TikTok et YouTube, en banalisant et en falsifiant ce qu’il s’est passé. » Il poursuit : « La société, parce qu’elle renonce à son devoir de transmission, est en train d’alimenter la bête. Cela peut être la bête sous la forme de sigles politiques. Et la bête, peut-être de manière encore plus grave, sous la forme de sectarisme, d’intolérance, de haine pour les minorités. » Et le journaliste et écrivain de conclure : « Attention avec les mots. Tout commence par là, en bien comme en mal. »

  • Paco Cerdà, Présents, Gallimard, traduit de l’espagnol par Cécile Pilgram, 384 pages, 24 euros.

Ludovic Lamant est journaliste à Médiapart il a écrit de nombreux ouvrages sur le travail de mémoire et le franquisme.

Je conseille à vos lecteurs l’achat et la lecture de son dernier livre « présents » dont vous trouverez les références ci-dessus.

C’est le genre de livre qui fait mal au fascisme.

Jean-Michel Villeroux

Partager sur

En Bref

< Retour à l'accueil

L'agenda Culturel

L'agenda Militant

Lettre d'informations En Vie à Béziers

Pour recevoir notre lettre hebdomadaire

La Revue de presse

Dessins et photos d'actualités

Le mot du maire de Béziers

En vie à Béziers Adhésion et/ou dons !

Le coin des lecteurs

La Vigie numéro 8 avril / mai 2026

Élections municipales : la vague bruneOn l’attendait, elle a parfois été moindre qu’annoncé, maiselle a quand même été importante.Dans l’Hérault, avant ces élections, il n’y avait qu’un maired’extrême droite, à Béziers. Aujourd’hui dans notredépartement, il y en a au...

Déclaration intersyndicale CSAM ADEME

DÉCLARATION INTERSYNDICALECGT — CFDT — FO — UNSA — FSU — SNCTAComité Social d’Administration Ministériel — séance du 28 avril 2026Point unique à l’ordre du jourArticle 7 du projet de loi visant à renforcer l’État local, articuler son action avec lescollectivités...

Le reste pour vivre

Salut, C’est l’attaque récurrente du patronat et de la droite quand ils se sentent forts et prêts à écraser les conquêtes sociales passées, présentes et à venir. La journée chômée (et payée) du Premier mai, que Lecornu veut encore écorner, est plus qu’un jour de repos...

Boualem Sansal, ou l’imposture consacrée

Il y a des écrivains que l’on défend contre l’arbitraire. Il y en a d’autres que l’on transforme, au nom même de cette défense, en instruments de réhabilitation idéologique. C’est là que se joue aujourd’hui le cas Boualem Sansal : non dans la simple solidarité envers...

Au bout du fil de la presse libre

L’association a bénéficié en 2018 et 2019 du fonds de soutien aux médias d’information sociale de proximité / Ministère de la culture

Nombre de visites

Nombre de visites

1092402
Total Users : 1092402

dimanche 3 mai 2026, 11:16

Lecteur