Réchauffement de la Méditerranée : «Les écosystèmes marins se dirigent vers une révolution»

par | 27 août 2026 | Place aux lecteurs

Le réchauffement de la Méditerranée modifie l’aire de répartition de nombreuses espèces. Une « révolution » des écosystèmes dont une partie de la faune profite, mais que subissent durement plusieurs poissons, coraux et mollusques.

C’est une espèce qui a fait parler d’elle cet été. La presse locale a relaté les méfaits du baliste (Balistes capriscus), surnommé le « poisson mordeur », qui a sévi sur la Côte d’Azur. « Les balistes ont un comportement territorial, voire agressif au moment de la reproduction », explique Thierry Perez, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique, spécialiste de l’écologie marine à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale.

Le baliste fait partie de ces espèces dont l’aire de répartition évolue à la faveur du réchauffement des masses d’eau. Originaire des eaux chaudes de l’Atlantique subtropical et tropical, ce poisson entre dans la Méditerranée par le détroit de Gibraltar et s’établit progressivement dans le bassin méditerranéen. Il suit désormais le mouvement opéré par de nombreuses espèces méridionales et orientales, vers les eaux plus froides du nord et de l’ouest de la Méditerranée.

Dans certaines zones de cette mer, il a fait jusqu’à 5 °C au-dessus des normales saisonnières en juin 2025. « Le gradient thermique se modifie : il fait plus chaud là où il faisait déjà très chaud, mais là où il faisait plutôt frais, dans le nord-ouest, les conditions se rapprochent de ce qu’on connaît depuis toujours dans le sud et l’est du bassin méditerranéen », explique Thierry Perez. Ce qui entraîne l’évolution de l’aire de répartition des espèces.

Des espèces en mouvement vers le nord et l’ouest

Certaines, comme le baliste, sont arrivées de contrées lointaines, en migrant naturellement ou par les rejets d’eau de ballast des navires. C’est notamment le cas de la dorade coryphène (Coryphaena hippurus), appelée mahi-mahi en Polynésie, en provenance des régions océaniques tropicales et subtropicales.

« Il y a d’abord eu le développement de la pêche de ce poisson autour de Malte, en Tunisie et en Libye. Il est désormais de plus en plus fréquent au large de Marseille », observe le responsable de la station marine d’Endoume, dans la cité phocéenne.

Le poisson-lapin (Siganus rivulatus), lui, a intégré les pêcheries levantines avant d’être observé pour la première fois en 2008 dans le golfe du Lion, au large de la commune azuréenne de Carry-le-Rouet, en France. Il fait aussi partie de ces espèces dites lessepsiennes — du nom de Ferdinand de Lesseps, architecte du canal de Suez — arrivées depuis la mer Rouge, et progressant vers le nord-ouest de la Méditerranée.

Le compère émoussé (Sphoeroides pachygaster), poisson toxique et prédateur de la famille du poisson-ballon, étend son aire de répartition vers le nord en Méditerranée à la faveur du réchauffement des eaux. © Ozge Elif Kizil / Anadolu Agency / Anadolu via AFP

C’est le cas aussi de la venimeuse rascasse-volante (Pterois volitans), avec ses nageoires en voile et ses rayures, qui a atteint les côtes siciliennes en 2016, ou encore des longilignes poisson-trompette (Aulostomus chinensis) et poisson-flûte (ou poisson-cornet, Fistularia commersonii), originaires des récifs coralliens de l’Indo-Pacifique, tous deux observés sur les côtes méditerranéennes françaises dès 2007.

Parmi les espèces endémiques de la Méditerranée, le même mouvement du sud-est au nord-ouest est observable. « À la fin des années 1990, c’était un événement de voir un barracuda l’été. Aujourd’hui, on peut plonger au milieu d’un banc de barracudas toute l’année, à Marseille ou dans le Var », dit Thierry Perez.

Les couleurs vives de la girelle-paon (Thalassoma pavo) sont aussi désormais visibles en abondance dans les zones côtières du nord de la Méditerranée. « Les espèces considérées comme indicatrices des régions méridionales, plus chaudes, de la Méditerranée deviennent progressivement plus fréquentes et répandues dans les régions septentrionales, plus froides », résume le spécialiste.

De nouvelles espèces qui pourraient « transformer les écosystèmes actuels »

Le déplacement des aires de répartition des espèces en Méditerranée produit des bouleversements dans les écosystèmes. Le poisson-lapin, par exemple, est un herbivore vorace, qui exerce une pression de pâturage intense sur les algues, jusqu’à transformer des fonds rocheux côtiers en zones stériles.

Il peut ainsi entrer en concurrence alimentaire avec des herbivores indigènes comme la saupe (Sarpa salpa). Une pression qui pourrait encore croître avec l’arrivée du poisson-perroquet (Sparisoma cretense), déjà signalé en Corse et dans le Var.

« L’arrivée de nouvelles espèces clés, jouant parfois le rôle d’ingénieurs écologiques, pourrait modifier les schémas de compétition entre les espèces indigènes et transformer les écosystèmes actuels en de nouveaux écosystèmes », explique Thierry Perez, dans un article de recherche consacré à ces évolutions.

Écosystèmes bouleversés

Les grands prédateurs comme le barracuda et le poisson-flûte entrent en compétition avec les espèces carnivores locales en migrant vers l’ouest et le nord. De son côté, le poisson-globe (ou poisson-ballon, Lagocephalus sceleratus) fait déjà des ravages dans les eaux grecques, où il a été repéré pour la première fois en 2005.

Ce poisson aux dents tranchantes dévore « tout ce qu’il rencontre », selon les pêcheurs, y compris leurs filets. Il est si honni que les autorités grecques et chypriotes proposent des primes aux pêcheurs pour leur capture.

Le crabe bleu (Callinectes sapidus), lui originaire de l’Atlantique occidental, dont le réchauffement des eaux accélère la reproduction, dévaste les populations de palourdes en mer Adriatique. Il prolifère désormais dans les estuaires et les lagunes d’Occitanie, de Corse et du Var.

Les poissons et invertébrés marins ne sont pas les seules espèces concernées par ces expansions de leurs aires de répartition. En 2021, Lophocladia lallemandii, une algue rouge très envahissante, a été repérée au large de Port-Cros, dans le Var, après avoir fait son apparition en Corse. Elle forme une moquette qui étouffe les herbiers de posidonie, une plante des fonds côtiers méditerranéens qui constitue l’habitat de bon nombre d’espèces et joue des rôles essentiels (oxygénation, puits de carbone, protection du littoral…).

« Des espèces locales se retrouvent fragilisées par le réchauffement »

À l’inverse, « des espèces locales se retrouvent fragilisées par le réchauffement, comme certains planctons ou une petite crevette de la famille des mysidacés », dit Thierry Perez. Les espèces les moins mobiles encaissent elles aussi très directement les effets du réchauffement des eaux et des vagues de chaleur.

Dans les eaux de surface, les gorgones, les coraux rouges et les éponges subissent ainsi des épisodes répétés d’épidémies et de mortalités massives. « Dans certains endroits où ces espèces étaient pêchées à moins de 30 mètres, il faut désormais être équipé et expérimenté pour en voir à 100 mètres de profondeur », constate l’expert.

À quoi ressemblera le biote de la Méditerranée dans quelques années, à mesure que la mer se réchauffe ? Des chercheurs évoquent un phénomène de « méridionalisation » : les espèces locales d’eaux tempérées déclinent, tandis que les espèces thermophiles (qui apprécient les eaux plus chaudes), indigènes ou non, se développent.

De sorte que, « la Méditerranée orientale, où les températures sont encore plus élevées et où la plupart des espèces sensibles [aux températures plus élevées] sont absentes ou se trouvent à des profondeurs plus importantes, dans des eaux plus froides, offre un aperçu de ce à quoi pourrait ressembler le bassin occidental dans un avenir proche », projette Thierry Perez.

Une mer qui plonge « en territoire inconnu »

Marina Sanz-Martín, de l’Institut espagnol d’océanographie, indique qu’au cours des vingt dernières années, « près de la moitié des espèces de poissons d’importance commerciale en Méditerranée ont modifié leur répartition géographique en raison du changement climatique ».

Mais dans ce bassin semi-fermé, les espèces se heurtent à des barrières continentales, quand ce n’est pas leur faible mobilité qui grippe leurs capacités de dispersion. « Une alternative à la migration vers le nord consiste à se diriger vers des eaux plus profondes à la recherche de températures plus fraîches, lorsque leurs limites physiologiques le permettent », indique-t-elle.

Le bassin méditerranéen se réchauffe à un rythme 20 % supérieur à la moyenne mondiale, et les déplacements des aires de répartition des espèces y sont très régulièrement l’objet de recherches scientifiques pour tenter de les analyser. Une très récente étude, menée le long de la côte méditerranéenne orientale espagnole, a ainsi démontré certains déplacements à contre-courant des tendances mondiales, vers le sud et vers des eaux moins profondes, à ce niveau local.

Quel que soit le paysage et le biote marins de la Méditerranée dans le futur, tous ces « changements spectaculaires » la plongeront « en territoire inconnu », dit Thierry Perez : « Les écosystèmes marins méditerranéens se dirigent sans aucun doute vers une révolution de leur fonctionnement induite par le climat. »

Léa Guedj article paru dans Reporterre le 27 août 2026

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