L’or et l’arsenic (5)

par | 23 novembre 2024 | Enquête

La richesse et le poison se sont conjugués dans la mine d’une vallée de l’Aude à Salsigne. Pendant près de 3 ans, Nicolas Rouillé a collecté la parole des mineurs et des habitants. Il l’a retranscrite dans un livre coup de poing qui évoque la richesse de la mémoire ouvrière et le poison de la pollution industrielle . . .

Salsigne (5) : la mémoire industrielle de l’arsenic

  • « La cité ouvrière était accolée aux bâtiments d’exploitation, vous aviez l’arsenic à même le sol, comme des tas de sable. On vivait avec, ça ne choquait personne, l’époque était comme ça. »

 

  • « Après, c’était pour l’agriculture. Il y avait surtout le « Pyralium » qui était très efficace contre l’esca et l’excoriose, des maladies de la vigne. On n’a rien trouvé pour remplacer. Le problème c’est que ça reste dans le sol, ça ne se dégrade pas. C’était efficace, mais il fallait traiter au bon moment. »

 

  • « On en vendait en Hollande comme défoliant. Ils faisaient les pommes de terre de semence, et quand la pomme de terre avait la grosseur voulue, ils traitaient à l’arsénite de soude pour arrêter la végétation. C’était au début des années 1980. »

 

  • « Tous les viticulteurs du coin avaient des stocks de « Salsivigne ». C’était l’équivalent du « Pyralium ». C’était fabriqué à Salsigne, c’était facile d’achat et beaucoup moins cher. Les vignes ici ont été traitées au « Salsivigne » pendant des années. »

 

  • « Un autre débouché, c’était le CCA (le cuivre-chrome-arsenic), qui permettait de traiter les poteaux téléphoniques. Ça empêchait les micro-organismes de venir bouffer le bois. Un poteau traité au CCA, c’est cinquante ans d’existence. »

 

  • « Vous aviez régulièrement dans les journaux : « Salsigne fixe le cours mondial de l’arsenic. » On était fiers de ça à l’époque, faut pas croire ! On était fiers d’avoir une mine d’or et d’être le premier producteur mondial d’arsenic. »

 

  • « Premier mondial – je dis bien mondial ! – Il était blanc, tiens, comme le papier ! Il était nickel ! À l’époque, un ingénieur a dit : « Rien qu’avec l’arsenic, on a la paye des ouvriers tous les mois. »

 

  • « L’arsenic représentait 20 % des recettes, à peu près. Il ne coûtait rien à produire, c’était un déchet du four, vous n’aviez qu’à le récupérer et le vendre. De toute façon, on ne pouvait pas l’envoyer dans l’atmosphère, il fallait bien le récupérer. »

 

  • « Il y a eu une belle période avec la guerre du Vietnam, avec un débouché fantastique pour l’arsenic qui sert à faire l’agent bleu et l’agent orange. On avait jusqu’à 30 tonnes par jour qui partaient à l’exportation. Les Américains en avaient tellement besoin qu’ils achetaient même l’arsenic noir, celui qui n’a pas été épuré. »

 

  • « Quand les Américains ont acheté de l’arsenic pour faire du défoliant pour le Vietnam, les patrons n’ont pas pu camoufler les bénéfices, ils ont été obligés de distribuer de l’intéressement. J’en ai touché un peu, c’était sous forme d’actions de la boîte bloquées sur 5 ans. J’en avais une trentaine. Quand j’ai vendu, j’en ai fait 20 000 balles. À quoi il servait, l’arsenic, on l’a su après. »

 

  • « Avec la fin de la guerre du Vietnam, il n’y a plus eu de débouché pour l’arsenic. »

 

  • « L’arsenic qui était bon, on le mettait en fûts, mais l’arsenic pollué on le mettait dans le silo Lanne. Il y en avait peut-être 10 000 tonnes qu’on repassait au four. »

 

  • « Le silo Lanne, j’y suis rentré plusieurs fois. On vidait à coups de camions-bennes, ça te faisait une de ces poussières ! »

 

  • « Les gros tuyaux où passaient les fumées, il s’y accrochait toujours de l’arsenic. Pour les nettoyer, on avait une machine qui tapait dessus par-dehors. Y a un copain à l’usine, il s’était attaché avec une corde et il était entré dedans avec un marteau pour faire partir ce qui restait encore. Pour que ce soit plus propre. Il est mort, lui aussi. On aurait dû lui interdire. »

 

  • « L’arsenic se mettait au bord des narines, on avait tout le temps le nez irrité, sec, comme si on avait le nez bouché. Il ne fallait pas transpirer, mais moi, avec la chaleur, je transpire facilement. »

 

  • « Quand on respire, on avale aussi. L’arsenic s’accumule, il ronge la cloison nasale, donc perforations, cancers du larynx, cancers de l’œsophage. Après, ça descend dans les bronches et ça donne des cancers bronchiques. Au niveau digestif, ça donne des cancers du côlon, dont l’incidence a été particulièrement élevée chez les femmes dans la vallée, à une époque. »

 

  • « Mon grand-père est mort entre 45 et 50 ans. Cancer, évidemment. L’usine, ça ne fait pas de cadeau. »

 

Ce texte est composé d’extraits de paroles recueillies par Nicolas Rouillé dans son livre « L’or et l’arsenic », édité aux éditions Anacharsis dans la collection « les ethnographiques », il est paru en février 2024. Je vous en recommande vivement l’achat et la lecture.

Partager sur

En Bref

< Retour à l'accueil

L'agenda Culturel

L'agenda Militant

Lettre d'informations En Vie à Béziers

Pour recevoir notre lettre hebdomadaire

[sibwp_form id=1]

La Revue de presse

Dessins et photos d'actualités

Le mot du maire de Béziers

En vie à Béziers Adhésion et/ou dons !

Le coin des lecteurs

Journée Anti CRA le 31 janvier

Journée Anti CRA le 31 janvierChèr.es ami.es de Cuisine d'ailleurs, c'est avec enthousiasme et détermination que nous vous invitons à participer à la riche journée organisée par le Collectif Anti CRA de Béziers le Samedi 31 Janvier prochain. Au...

Listes vert de gris

Cinq listes apolitiques aux municipales du 15 mars, dans cinq villages de feu le Midi rouge sont d'ores et déjà annoncées à :   Capestang, Saint Chinian, Puisserguier, Maureilhan et La Salvetat. Comme disait Sartre juché sur un bidon d'huile Antar à l'entrée...

Ordre et désordre d’une fiction inutile

Les débats qui ont lieu habituellement ici sur la lettre-info des mutins, se passent ces jours-ci dans les salles de cinéma autour de la sortie de Howard Zinn, une histoire populaire américaine 2... et nous n’avons même pas le temps de vous raconter tellement...

Réunion publique LFI Béziers avec M. Bompard le 6 février 2026

Réunion publique avec le député LFI Manuel Bompard et le duo de tête de liste Wissal El Jarrari et David Ocard pour les prochaines élections municipales le Vendredi 6 février 2026 à 18 h 30 à Béziers Auditorium du palais des congrès 29 avenue Saint Saëns LFI...

15 et 22 mars : quelles évolutions de la tripartition ?

La radicalisation des droites françaises se poursuit. Elles forment à marche forcée un bloc néo-réactionnaire avec ou sans le Rassemblement national. À la gauche rassemblée de sortir ce dernier du podium en mettant au centre de la confrontation électorale le logement,...

Au bout du fil de la presse libre

Appel international au renforcement de l'action antifasciste et anti-impérialiste (Blast)

À l’initiative du CADTM international, plus de 230 personnalités issues d’une cinquantaine de pays de tous les continents ont souscrit à un appel international en faveur du renforcement de l’action antifasciste et anti-impérialiste. Cet appel alerte sur la progression mondiale de l’extrême droite, des forces néofascistes et des agressions impérialistes.

Il est urgent de partager les analyses, de renforcer les liens et de décider des actions concrètes. Ces objectifs ont inspiré l’initiative d’organiser une Conférence internationale antifasciste et antiimpérialiste à Porto Alegre, au Brésil, du 26 au 29 mars 2026.

 

 

 

L’association a bénéficié en 2018 et 2019 du fonds de soutien aux médias d’information sociale de proximité / Ministère de la culture

Nombre de visites

Nombre de visites

1057017
Total Users : 1057017

samedi 31 janvier 2026, 18:05

Didier Ribo

Description de l'auteur de l'article - co-fondateur du journal majoritaire de Béziers