«L’abstention profite à la droite et même à l’extrême droite»… (Agathe Di Lenardo)

par | 23 mars 2026 | Extrême droite

Municipales — L’abstention favorise la droite, l’extrême droite, et donne un poids disproportionné aux plus riches et aux plus âgés, souligne le politologue Vincent Tiberj. La solution ? « Changer de culture démocratique. »

Au premier tour des municipales, l’abstention a atteint 42 %, un chiffre record pour des élections municipales, hors Covid. Comment analysez-vous ces chiffres ?

Il faut rester prudent et se souvenir que 58 % de participation reste un niveau correct : on a vu pire dans un certain nombre d’autres élections ! Il ne faut pas voir l’abstentionnisme comme une tendance en constante augmentation, car le contexte de l’élection joue beaucoup : lors des législatives en 2024 par exemple, du fait de la dissolution de l’Assemblée nationale, on a retrouvé un niveau de vote qu’on n’avait pas constaté depuis 1997. Mais, effectivement, on ne peut plus considérer que les gens se déplacent assidûment à toutes les élections. Le temps du vote automatique est fini depuis une vingtaine d’années.

Pourquoi le vote n’est-il plus « automatique » ?

Pendant longtemps, on avait cette idée d’un abstentionnisme qu’on appelle « hors jeu », de personnes qui ne se sentent pas concernées par la politique. Mais cette conception est datée et surtout minoritaire. Elle existait effectivement dans les années 1970 et 1980. Désormais, beaucoup d’abstentionnistes sont des votants intermittents, pour qui le vote n’est plus un devoir. C’est l’un des moyens de participer, mais pas forcément celui qui va être privilégié. On peut aussi s’exprimer sur les réseaux sociaux, militer dans une association, faire des maraudes, monter un tiers-lieu… Être utile autrement.

56 % des moins de 25 ans et 60 % des 25-34 ans ne se sont pas déplacés aux urnes le 15 mars. Ces nouvelles formes de mobilisations sont-elles privilégiées par les jeunes ?

Ce n’est pas tant une question d’âge que de changement culturel de rapport au vote. Le vote intermittent ne touche pas simplement les jeunes ! Il y a aussi les quinquagénaires, qui votent moins de manière constante que leurs équivalents d’il y a dix ou vingt ans. Ils sont environ à 50 % de participation, et c’était déjà le cas il y a vingt ans, car il s’agit de la génération née dans les années 1970 et qui a modifié la culture du vote. Leur désillusion envers les responsables politiques se retrouve ensuite parmi leurs enfants.

Quant aux boomers, les plus âgés, ils restent très alignés sur le vote. Mais le jour où ils vont sortir du jeu, il faudra s’attendre à une augmentation très forte de l’abstention. Pas de manière systématique, encore une fois : ça dépend des élections, des enjeux, du contexte.


On constate également de gros écarts de participation en fonction du revenu et du milieu social.

Au-delà de ces histoires de générations, il y a aussi des inégalités sociales, qui jouent un rôle plus ou moins important en fonction de la catégorie d’âge. Globalement, les classes moyennes et supérieures votent davantage que les classes populaires, et cette différence en fonction du revenu est encore plus importante chez les jeunes. Chez les classes populaires, il y a une forme de grande démission. Elles se déplacent à certains moments, mais pas systématiquement. Tout simplement parce qu’elles ne sont pas satisfaites de l’ensemble de l’offre politique, Rassemblement national compris.

Dans quelle mesure l’abstention profite-t-elle à la droite ?

L’un des enjeux les plus importants d’un point de vue systémique, c’est que plus l’abstention est élevée, plus vous pouvez être sûrs que les résultats seront de moins en moins représentatifs de la société, car ils sur-représenteront les plus âgés, les plus riches, les propriétaires et les personnes au capital culturel et économique élevé. Une majorité sociale peut ainsi devenir une minorité électorale, ce qui est un vrai souci pour l’avenir du pays. S’il manque les jeunes et les classes populaires, vous pouvez être à peu près sûr qu’il manque aussi les opinions les plus favorables à la diversité et à la redistribution. Voilà une des explications à l’impression de droitisation.

L’abstention profite donc à la droite et même à l’extrême droite, ce qui n’était pas le cas auparavant. Dans les années 2000, une faible participation était mauvaise pour le Rassemblement national. Mais maintenant qu’il a récupéré une bonne partie des électeurs conservateurs, et notamment des boomeurs conservateurs, l’abstention ne leur pose pas de problème.

Lors de ce premier tour, La France insoumise (LFI) a tout de même réalisé un bon score dans plusieurs villes. Le parti a-t-il su mobiliser une partie de la jeunesse et des classes populaires ?

LFI a voulu tester sa stratégie du quatrième bloc, c’est-à-dire l’idée de mobiliser les abstentionnistes. Ça a pu marcher à Saint-Denis et à La Courneuve, où il y a eu une légère progression de la participation [1]. Mais cette stratégie est coûteuse en termes de temps et nécessite une implication locale forte. Ça nécessite d’avoir des relais dans les quartiers, une présence en continu. Or, aujourd’hui, il manque ce maillage territorial.

On entend souvent qu’une partie des abstentionnistes déplorent que ces élections sont peu utiles car les élus locaux n’ont plus de grande capacité d’action. Que pensez-vous de cet argument ?

Oui, si vous êtes un petit maire, vous êtes désormais coincé dans un ensemble de contraintes techniques et institutionnelles qui rognent vos capacités d’action. Les communautés d’agglomération sont des trous noirs démocratiques. Tout cela incite les maires à gouverner entre eux et donc à moins consulter les citoyens. Mais il y a certains enjeux locaux importants qui suscitent du vote.

Dans les Corbières, les municipales se sont jouées autour de champs de panneaux photovoltaïques, de même dans les Deux-Sèvres avec les mégabassines. En Loire-Atlantique, un maire a été élu sur la question des cancers pédiatriques sur son territoire. Oui, il y a les tendances nationales, mais il y a plein de micromobilisations locales qui viennent compenser !

Comment contrecarrer cette montée de l’abstention ?

Une partie de cette évolution vers l’abstention tient vraisemblablement d’abord aux responsables politiques et au système politique français plutôt qu’aux électeurs. Il faut changer de culture démocratique chez les élus. Réfléchir à la manière dont on associe les citoyens aux prises de décision, dont on les considère et dont leur vote pèse dans les décisions.

Il y a plein de façons de faire : des référendums révocatoires, des conventions citoyennes… C’est le cas en Irlande, qui considère mieux ses citoyens, ce qui aboutit à davantage de participation. Or, la France est une démocratie très centrée sur les élus et qui reste très élitiste et verticale. Certains élus s’accommodent très bien d’être mal élus, c’est-à-dire avec un taux d’abstention important.

Par Agathe Di Lenardo. Entretien avec Vincent Tiberj publié sur le site de Reporterre, le 21 mars 2026.

Vincent Tiberj est un politologue spécialisé dans la sociologie électorale et enseignant à Sciences Po Bordeaux. Il analyse l’évolution du rapport au vote des Françaises et des Français, notamment dans Droitisation française : mythe et réalités (éd. Presses universitaires de France, 2024) et Citoyens qui viennent : comment le renouvellement générationnel transforme la politique en France (éd. Presses universitaires de France, 2017).

Partager sur

En Bref

< Retour à l'accueil

L'agenda Culturel

L'agenda Militant

Lettre d'informations En Vie à Béziers

Pour recevoir notre lettre hebdomadaire

La Revue de presse

Dessins et photos d'actualités

Le mot du maire de Béziers

En vie à Béziers Adhésion et/ou dons !

Le coin des lecteurs

Soirée conviviale et militante

Cher.es ami.es de Cuisine d'ailleurs, retrouvons nous si vous le souhaitez vendredi 27 mars prochain à partir de 18h, pour se rencontrer, manger, peut être danser et s'organiser contre le projet de CRA (Centre de Rétention Administrative) à Béziers. Vous...

De Liévin à Agde, le RN conquiert de nombreuses villes moyennes

Le parti d’extrême droite, qui a multiplié les victoires dans les villes entre 10 000 et 50 000 habitants, se renforce dans ses bastions électoraux et s’implante dans de nouveaux départements. Il a cependant échoué à remporter la grande ville qu’il visait, Toulon,...

Au bout du fil de la presse libre

Des médias pour s'armer contre l'extrême droite

 

 

L’association a bénéficié en 2018 et 2019 du fonds de soutien aux médias d’information sociale de proximité / Ministère de la culture

Nombre de visites

Nombre de visites

1075051
Total Users : 1075051

lundi 23 mars 2026, 18:41

Invitée de la rédaction