8 mars : 1936/2026, portraits de femmes féministes et révolutionnaires (1) Pepita Carpena

par | 1 mars 2026 | Histoire

Cet article est un extrait de l’interview de Pepita Carpena par Isabella Lorusso. Vous pouvez retrouver l’intégralité de cet entretien dans le livre d’Isabella « Pour l’amour et la liberté, militantes dans la révolution espagnole » paru aux éditions Libertalia en 2023. Je vous en recommande vivement la lecture et l’achat.

Le groupe « Mujeres libres » est fondé en 1936 en Espagne. Sa vocation était de promouvoir l’éducation et la culture auprès des femmes. Je vous propose quelques portraits de ces militantes qui, il y a presque 100 ans, posaient les jalons d’un militantisme toujours d’actualité.

Josefa Carpena Amat, plus connue sous le nom de Pepita Carpena (Barcelone 1919 – Marseille 2005) est une féministe anarchiste espagnole. Elle adhère à la CNT à 14 ans et rejoint le groupe « Mujeres libres » à 17 ans. Elle répond à des questions sur son engagement militant.

Tu es restée à Barcelone pendant la guerre civile ? 

Les « Mujeres libres » existaient déjà en 1936, elles se sont organisées trois mois avant le début de la révolution espagnole. Il y avait eu un travail auparavant, le mouvement avait toutes les chances de marcher. La femme espagnole en avait assez d’être esclave. Le mouvement est né à Madrid, il a ensuite été implanté à Barcelone, moi je suis arrivée après.

Les « Mujeres libres » sont venues me chercher à l’usine d’armement où je travaillais. Mon point de vue à l’époque, c’était que la révolution était l’affaire de tous, hommes et femmes.

Dans le mouvement anarchiste, il n’y a pas de ségrégation de sexe, de classe, de rien. Mais la théorie est une chose et la pratique en est une autre. Je dis cela par rapport à la mentalité de tous les hommes, anarchistes ou pas.

Je suis entrée aux « Mujeres libres » quand les jeunesses libertaires m’ont déléguée en tant que représentante.

Il y avait beaucoup de machisme ?

Oui, vraiment. Il y a une époque, quand la révolution est arrivée, où beaucoup de jeunes femmes ne voulaient plus vivre comme des esclaves.

Un jour, un garçon des Jeunesses libertaires m’a dit : « Toi, tu te prétends anarchiste et libertaire, mais si je te dis de venir coucher avec moi, tu ne viens pas. ». J’ai répondu : « Eh bien justement, c’est ça ma liberté. La liberté de faire ce que je veux ». Des cas comme ça, il y en a eu beaucoup.

Les « Mujeres libres » ont commencé en créant les « centres de libération de la prostitution ». Les prostituées y travaillaient pour oublier leurs activités passées.

Et tu te rappelles comment ils fonctionnaient ?

On avait créé un centre de formation, les prostituées se formaient pour devenir infirmières, d’autres prenaient des cours d’alphabétisation. J’ai connu l’une d’entre elles ; elle avait quitté le lupanar et s’était mise en couple avec un compagnon, cela a-t-il donné des résultats ?

Absolument. Dans une durée très courte et pendant la guerre, le groupe « Mujeres libres » a compté 30 000 adhérentes. Nous nous sommes constituées en organisation en 1936 et la guerre s’est terminée en 1939.

Pourquoi le groupe s’est-il formé ?

Les femmes voulaient combattre pour les femmes. Il y avait eu d’autres groupes féministes avant, mais nous étions le premier groupe qui s’adressait aux femmes travailleuses. Nous nous adressions aux femmes qui n’avaient pas d’instruction, pour qu’elles arrivent à comprendre leur situation personnelle, pour mettre à leur portée la lutte sociale.

Dans les débats, au lieu de prendre la parole en premier, on proposait un thème et l’on invitait à s’exprimer à partir de ce qu’elles disaient on poursuivait.

Tu penses qu’on peut définir cela comme du « féminisme ouvrier » ?

Oui, je pense qu’on peut parler de féminisme ouvrier. Ce n’était pas le même discours que les Anglaises, les « suffragettes » elles, elles étaient à un autre niveau. Elles avaient de l’argent, des moyens : leur problème n’était pas le même.

« Mujeres libres » organisait des garderies, des cantines ?

Oui. Nous organisions du commun, du collectif, nous facilitions la mise en mouvement des femmes. Certaines d’entre nous faisaient des métiers d’hommes et le revendiquaient.

Vous revendiquiez un espace pour les femmes ?

Si tant de femmes ont jugé bon de créer un mouvement spécifiquement féminin, c’est que beaucoup de femmes ne mettaient pas les pieds là où il y avait des hommes. Elles se sentaient méprisées. Elles parlaient plus facilement quand nous étions seules. L’idée n’était pas de séparer les hommes des femmes, mais de pouvoir manifester ouvertement ses idées et sa pensée.

C’est vous qui avez proposé un décret sur l’avortement ?

Le décret sur l’avortement libre et gratuit en 1936 a été imposé par les « Mujeres libres » à la ministre anarchiste de la santé Federica Montseny. J’ai été nommée tout de suite au service de propagande du comité régional. C’est une expérience qui m’a ouvert des horizons extraordinaires. Il y avait en Espagne plusieurs siècles d’influence machiste. On est allées dans les villages de la Catalogne.

Comment étiez-vous accueillies par les femmes du village ?

On préparait le terrain, on annonçait qu’il allait y avoir une réunion et qu’elles pourraient venir si elles voulaient. Tu n’imagines pas comme elles étaient revendicatrices.

Nous avions des stages où nous étions formées sur différents thèmes : la femme en tant que femme, en tant que compagne, en tant que mère, en tant qu’ouvrière et travailleuse.

J’expliquais que ce qui m’intéressait ce n’était pas de supplanter l’homme. C’est comme ça que je concevais l’émancipation de la femme.

Je suis allée plusieurs fois sur le front pour rencontrer des miliciens.

Sur le front d’Aragon ?

Oui. J’ai hésité parce que je n’avais pas l’autorisation de rester. Finalement je suis restée huit jours.

Il y avait des femmes au front ?

Pour l’époque, il y en avait pas mal !

Tu as connu des femmes qui combattaient sur le front ?

J’y serais bien allée, mais je détestais les armes à feu. Avec « Mujeres libres » on organisait les cantines pour les miliciens. J’ai fait tellement de choses que je ne peux pas les énumérer toutes.

Dans le film qui nous a été consacré « Mujeres libres », ou dans le film de Ken Loach « Terre et liberté » on voit des femmes qui combattent, c’est la vérité.

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dimanche 1 mars 2026, 17:46

Didier Ribo

Description de l'auteur de l'article - co-fondateur du journal majoritaire de Béziers