8 mars : 1936/2026, portraits de femmes féministes et révolutionnaires (2) Concha Pérez

par | 8 mars 2026 | Histoire

Cet article est un extrait de l’interview de Concha Pérez par Isabella Lorusso. Vous pouvez retrouver l’intégralité de cet entretien dans le livre d’Isabella « Pour l’amour et la liberté, militantes dans la révolution espagnole » paru aux éditions Libertalia en 2023. Je vous en recommande vivement la lecture et l’achat.

Concha Pérez Collado (Barcelone 1915 — Barcelone 2014) a été milicienne pendant la guerre civile. Lorsque la guerre civile espagnole éclate, elle décide d’aller combattre sur le front avec d’autres miliciens. Elle a fini sa vie à Barcelone où elle a continué de combattre pour ses idéaux.

Quand la guerre a commencé, comment l’as-tu vécue ?

Quand la guerre a commencé, cela faisait déjà plusieurs années que je luttais et militais dans des groupes anarchistes. Nous avons été contraints de nous militariser. De nous militariser et de militariser les usines pour qu’elles aient un meilleur rendement.

Quel genre de matériel de guerre produisiez-vous ?

Nous fabriquions des balles. Il a fallu d’abord expulser la patronne, parce qu’elle faisait du sabotage, et enfin l’usine a pu fonctionner. Nous faisions les trois-huit. Au début, 12 ou 13 femmes travaillaient dans l’atelier, pendant la guerre nous sommes arrivés à plus de 100. Il y avait aussi une garderie pour les enfants.

Tu es partie au front, c’était possible pour une femme ?

Nous sommes parties à plusieurs femmes. J’y suis allée pour combattre en tant que milicienne.

Tu as appris à tirer ?

D’abord, nous sommes allées dans un village d’Aragon qui s’appelait La Zaida et nous y sommes restées longtemps, en espérant pouvoir attaquer Belchite. C’était un village fortifié, plein à craquer de franquistes. À Belchite, on attaquait la nuit et on bivouaquait le jour. Il fallait traverser une plaine assez grande, ça tirait de tous les côtés. Je ne sais pas comment nous nous en sommes sorties.

Comment fonctionnait l’organisation ? Vous étiez une milice…

Une milice volontaire.

Il y avait d’autres filles que toi ?

Oui, il y avait d’autres miliciennes.

Comment s’organisait la vie quotidienne : les repas, le linge, les actions militaires ?

On stationnait dans des villages. On était avec les gens du village, ils nous aidaient.

Vous étiez combien, à peu près ?

On opérait par groupes de 10/12, mais toute la colonne était une « centurie ». On surveillait que l’ennemi ne nous prenne pas par surprise et on attendait l’ordre d’attaquer. Certaines fois l’ordre ne venait pas parce que nous manquions de munitions.

Est-ce-que ça a été compliqué pour toi d’être milicienne ou est-ce que c’était quelque chose de « naturel » ?

Pour moi ça a été naturel : nous étions entre compagnons, et en plus j’étais avec mon conjoint. Quand nous sommes partis au front, on se fréquentait seulement, quand nous sommes revenus à Barcelone nous étions en couple.

À cause de l’ordre de Durruti qui ne voulait pas de femmes au front ?

Durruti a donné cet ordre-là, c’est vrai, mais je n’en ai tenu aucun compte, parce que c’était une très mauvaise consigne. J’ai décidé de rester. Nous avons été quelques-unes à nous rebeller et à rester au front.

Je suppose que tu penses que c’était une consigne injuste et discriminatoire envers les femmes ?

Absolument ! C’était très injuste. Les femmes combattaient aussi bien que les hommes.

Sur le front, est-ce que tu as senti une discrimination en tant que femme ?

Non, en rien. Les hommes respectaient beaucoup les femmes. Il n’y avait pas d’exaction, d’aucune sorte.

À cette époque, des femmes anarchistes ont décidé de former un groupe uniquement féminin sous le nom de « Mujeres Libres ».

Je n’ai jamais fait partie de Mujeres Libres. On me l’a proposé, mais j’ai dit que j’étais déjà partout, je n’avais plus le temps. De toute façon, je me sentais mieux avec des compagnons et des compagnes tous ensemble, plutôt que seulement entre femmes.

As-tu des contacts avec des femmes du groupe « Mujeres Libres » ?

Non, elles ont continué à militer en France, elles ont fait un très bon travail.

Un travail incroyable avec plus de 20 000 adhérentes…

Je les ai toutes connues, mais je ne pouvais pas être partout. Je combattais au front, je me sentais bien là-bas.

Que penses-tu du mariage ?

Le mariage, certainement pas ! J’ai eu des compagnons, mais je ne me suis jamais mariée.

Que penses-tu du mariage des gays et des lesbiennes, qui est maintenant autorisé en Espagne ?

Je crois à la liberté pour tout le monde.

(Quand cet entretien a été réalisé en 2011, Concha avait 96 ans… Le militantisme conserve)

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Didier Ribo

Description de l'auteur de l'article - co-fondateur du journal majoritaire de Béziers