8 mars : 1936/2026, portraits de femmes féministes et révolutionnaires (3) Pilar Santiago

par | 16 mars 2026 | Histoire

Cet article est un extrait de l’interview de Pilar Santiago par Isabella Lorusso. Vous pouvez retrouver l’intégralité de cet entretien dans le livre d’Isabella « Pour l’amour et la liberté, militantes dans la révolution espagnole » paru aux éditions Libertalia en 2023. Je vous en recommande vivement la lecture et l’achat.

Pilar Santiago (Barruelos 1914 — Barcelone 1998) est une militante du POUM (Partido Obrero de Unification Marxista). Elle a consacré sa vie à l’enseignement et à la révolution.

En parlant avec vos camarades, je me rends compte des choses que les livres d’histoire passent sous silence, mais aussi que la façon de raconter les faits leur donne vie et signification.

Je vois de quoi tu veux parler. C’est la différence entre interpréter l’histoire à travers les livres et la vivre à la première personne ; entre celle qui analyse les évènements et celle qui enquête.

Nous avons vécu une période historique très particulière, une période où chaque évènement politique avait une influence sur notre vie privée : on se rendait compte que certaines choses étaient le résultat d’une longue maturation historique et politique qui nous impliquait tous à divers degrés.

Tu parles du POUM ?

Pas seulement. Je pense à toute la gauche radicale, aux socialistes, aux républicains, aux trotskistes, aux anarchistes . . ..

Les anarchistes avaient une puissance impressionnante en Espagne pendant la guerre civile.

Les anarchistes étaient présents dans tous les secteurs sociaux et productifs du pays. C’étaient des militants sérieux et bien formés. Je voudrais pouvoir exprimer à chacun d’eux mon admiration et ma reconnaissance.

Pour quel motif ?

En contraste avec le silence collectif et le conformisme généralisé, ils se distinguaient par leur façon de remettre en question leur vie privée, leur existence quotidienne. En outre, ils organisaient la lutte sur les lieux de travail, ils dirigeaient les grèves, ils protestaient dans la rue. Pour moi, les anarchistes avaient quelque chose en plus, quelque chose qui nous manquait.

Pourquoi as-tu choisi de militer au POUM et pas dans les groupes anarchistes ?

Parce que je me sentais plus proche de la ligne politique du POUM que de celle des anarchistes. Je te dis ça, mais à cette époque-là, aucun d’entre nous ne savait exactement ce que signifiaient les mots « communiste », « marxiste » ou simplement « révolutionnaire ».

Le front républicain connaissait des divisions internes.

Le front républicain était plus divisé que jamais. Nous n’avions pas les mêmes objectifs ni la même vision politique. Nous au POUM, nous nous sentions plus proches des anarchistes.

En quoi étiez-vous plus proches ?

Nous luttions pour la révolution. Nous croyions à la possibilité d’un changement social. Nous voulions un pays libre et démocratique, et la classe ouvrière au pouvoir. Nous voulions collectiviser les terres, les usines… Nous voulions que les femmes jouent un rôle plus important dans la société.

Qu’est-ce que c’était, les athénées populaires ?

Les athénées populaires sont la première expérience pédagogique et politique de diffusion auprès du peuple d’une culture à laquelle très peu de personnes avaient accès. On organisait des cours d’alphabétisation, de danse, de théâtre, de musique, de peinture…   C’est probablement la première tentative de prise de pouvoir politique organisée.

Il faut savoir qu’à l’époque, les écoles étaient entièrement aux mains des curés et des bonnes sœurs. Les athénées populaires sont apparus au début du 19e siècle, en tant qu’expérience politique, elles ont survécu jusqu’à nos jours.

J’aimerais t’interroger sur la condition de la femme pendant la guerre civile. Je sais que tu as participé à la rédaction du livre de Mary Nash « Mujer y movimiento obrero en Espana 1931-1939 ».

Oui, ce qui l’intéressait avant tout, c’était la condition de la femme au sein des organisations politiques de la gauche modérée et radicale. Il en ressortait un paysage désolant. C’était : « Révolutionnaires dehors, réactionnaires à la maison ». Énormément de compagnons considéraient que les inégalités de genre n’existaient pas, ou que si elles existaient, elles n’étaient pas aussi importantes que celles de classe. Ils réduisaient nos revendications féministes à la simple dimension économique. Pour eux, il aurait suffi d’une augmentation salariale pour résoudre tous les problèmes. Ils n’avaient rien compris de ce que nous voulions ni des potentialités que nous exprimions.

C’était la logique classique, commune à la pensée marxiste, de la « révolution en deux temps ». Une révolution qui, une fois réalisée, résoudrait d’un coup tous les problèmes existentiels des minorités politiques ?

Pour les marxistes, la révolution aurait tout résolu. Elle aurait résolu les contradictions de genre, de classe, de race…

Comment étaient les groupes de femmes pendant la guerre civile ?

Il y en avait de différentes sortes : il y avait des organisations « féminines » qui étaient en parfaite harmonie avec la ligne politique du parti et qui pensait inopportun et superflu d’entrer en conflit avec la composante masculine du groupe.

Il y en avait d’autres que nous pourrions définir comme « féministes » — même si à l’époque personne n’employait ce mot — qui luttaient pour les revendications spécifiques des femmes. Ces groupes-là étaient en conflit avec le pouvoir masculin. La plus importante de ces organisations était « Mujeres Libres », elle s’inspirait de façon plus ou moins directe des idées anarchistes.

Ces femmes ont eu beaucoup de courage de revendiquer leurs droits, bien souvent en conflit ouvert avec les secteurs les plus radicaux du mouvement révolutionnaire espagnol.

C’était curieux de voir comment des compagnons qui voulaient changer le monde n’envisageaient en rien de remettre en question leur vie privée.

De fait, quand les femmes se sont organisées de manière autonome, on les a taxées de sectarisme et d’entrave à la lutte pour la véritable révolution prolétaire ?

Les hommes ne se rendent pas compte qu’ils monopolisent toutes les assemblées. À l’époque, on nous disait qu’il fallait être patientes, qu’il fallait attendre. Avec la révolution, on construirait des garderies, des cantines populaires, des écoles publiques. On nous disait cela pour nous calmer. Grand merci, compagnons ! ils nous taxaient de séparatisme et faisaient semblant de ne pas se rendre compte que c’étaient eux, les séparatistes.

Tu étais déjà une femme indépendante à l’époque ?

Oui, mais ça m’a énormément coûté. Il fallait lutter contre des quantités de préjugés. Je travaillais, j’avais des activités politiques, je sortais le soir avec des amis. Beaucoup de gens parlaient de moi en mal, portaient des jugements négatifs. Je voulais avoir une vie politique, pas seulement élever mes enfants.

Ken Loach t’a beaucoup questionnée sur la condition de la femme en Espagne ?

Il voulait savoir ce que nous faisions, comment nous passions nos journées et quelles étaient les relations entre nous et les compagnons, entre nous et le parti, entre nous et le monde extérieur.

Il devrait y avoir plus de cinéastes qui interrogent l’histoire politique et culturelle.

(Cette interview de Pilar Santiago a été réalisée en 1996, soit deux ans avant sa mort en 1998. Pilar avait alors 82 ans)

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Didier Ribo

Description de l'auteur de l'article - co-fondateur du journal majoritaire de Béziers