Carcassonne (Aude).– La campagne des municipales touche à sa fin, mais à Carcassonne, le candidat Rassemblement national (RN) Christophe Barthès refuse toujours les débats. Pas question de participer à celui du journal L’Indépendant, qu’il juge « politisé », ou à celui de l’antenne locale de France 3. Aux confrontations d’idées, il préfère le recueil de doléances. Aussi accumule-t-il les réunions publiques durant lesquelles, de son propre aveu, il « parle peu ».
« Je suis là pour entendre vos difficultés. Le changement ne viendra pas d’en haut, il viendra de vous ! », lançait-il début mars devant une soixantaine de personnes – dont nombre de ses colistiers – réunies dans le foyer du hameau de Montredon. En se positionnant en réceptacle des colères locales, le député joue la carte du caméléon, acquiesce à toutes les interventions, et promet de résoudre chaque problème sans développer de réelle stratégie.
Depuis qu’il s’est porté candidat dans cette commune de près de 46 000 habitant·es, Christophe Barthès est néanmoins passé maître dans l’art de semer la confusion. En se réappropriant d’abord plusieurs emblèmes de la droite gaulliste – dont le sigle RPR par l’association cofondée fin 2023 avec le député RN des Bouches-du-Rhône Franck Allisio, aujourd’hui candidat à Marseille. Puis en attirant d’anciennes figures de la droite locale dans son équipe.

Cinq colistiers du candidat RN à Carcassonne sont ainsi issus de l’équipe du maire divers droite Gérard Larrat, candidat à sa réélection. Parmi eux, l’ex-responsable du parti Les Républicains (LR) de l’Aude, Édouard Jordan, qui est aussi le responsable du nouveau RPR en Occitanie. Un véritable micmac n’ayant d’autre but que d’attirer dans les filets de l’extrême droite les nostalgiques d’une droite à la Charles Pasqua.
« Le nouveau RPR, c’est un peu le “Canada Dry” du RN… Sur ce département, historiquement ancré à gauche et composé de villes plutôt pauvres, la droite démocrate et républicaine a du mal à exister. Donc par opportunisme, les gens se replient vers l’extrême droite », affirme Arnaud Albarel, responsable de l’association Ambition Carcassonne et ex-membre de la majorité municipale.
Uniformes et « cérémonies patriotiques »
Christophe Barthès rend aussi régulièrement hommage à Raymond Chesa, l’ancien maire RPR – l’original, pas la copie – qui dirigea la ville de 1983 jusqu’à sa mort en 2005. « Raymond ne regardait pas l’étiquette politique de chacun, mais travaillait au quotidien dans un seul intérêt : celui des Carcassonnaises et des Carcassonnais », écrivait-il par exemple en janvier 2025, l’érigeant en « modèle ». Une récupération qui n’en finit pas d’agacer Isabelle Chesa, fille de l’ancien maire et ex-première adjointe de l’actuel, qui juge ce prétendu héritage « purement scandaleux ».
D’autant que le fonds de commerce et les marqueurs du candidat RN ne laissent aucun doute quant à ses véritables obsessions. L’homme ne veut pas d’adjoint à la sécurité, car il promet d’en faire une « prérogative du maire », comme Louis Aliot à Perpignan (Pyrénées-Orientales). Il compte aussi organiser des « cérémonies patriotiques » dans tous les hameaux de la ville, replacer la statue de Jeanne d’Arc sur le parvis de la cathédrale, mettre des drapeaux tricolores dans chaque école, expérimenter le port de l’uniforme, et mettre en place des « partenariats entre les associations patriotiques et les écoles ».
Début mars, face aux habitant·es du hameau de Montredon, Christophe Barthès n’avait que le mot « sécurité » à la bouche. « S’il faut mettre des policiers municipaux à demeure sur le hameau, on le fera », a-t-il répondu ce soir-là aux multiples interpellations du public sur les soucis de dépôts sauvages, de chats écrasés ou d’excès de vitesse. « Tout ça c’est terminé, ça va être vite réglé, a expliqué le candidat RN. C’est toujours les mêmes qui roulent n’importe comment. On va mettre des chicanes et des radars. Et quand ils se seront pris une paire de manches, ils se calmeront. »
Le candidat RN ne répond quasiment plus aux questions et évite minutieusement les sujets qui fâchent, comme celui portant sur les propos racistes de son colistier Alric Nazon.
Face à la presse, le ton est beaucoup moins assuré. Le député RN ne répond quasiment plus aux questions (lire notre boîte noire) et évite minutieusement les sujets qui fâchent, comme celui portant sur les propos racistes de son colistier Alric Nazon, révélés par L’Indépendant. « Et ça les fait marrer, ces bougnes de merde, brûlez-les », avait écrit ce dernier sur le réseau social X en 2023, au moment des révoltes urbaines ayant suivi la mort de Nahel Merzouk. Questionné, Christophe Barthès s’est refusé à tout commentaire. Et son jeune colistier de 27 ans est resté sur sa liste.
Le candidat RN sème aussi la confusion sur les questions climatiques. Les mégafeux qui ont ravagé 17 000 hectares dans le département durant l’été 2025 n’ont en rien modifié son discours sur le sujet : lui nie tout réchauffement et impute les incendies à la gestion de l’arrachage des vignes, laissées en friche par l’État. « Pourtant c’est scientifiquement prouvé, l’Aude a le profil pluviométrique d’un territoire subsaharien », soupire Éric Ciappara, responsable du groupe écologiste de Carcassonne et colistier du candidat socialiste Alix Soler-Alcaraz.
« Christophe Barthès se saisit des étendards de l’extrême droite, mais sans prendre en considération la réalité que vivent les agriculteurs. C’est une façon d’instrumentaliser leur précarité et leurs difficultés », ajoute celui qui voit dans cette stratégie celle d’un « apparatchik du système politicard ». D’ailleurs, si Christophe Barthès se met en scène sur son tracteur lors des manifestations d’agriculteurs et d’agricultrices, il n’exerce plus vraiment cette profession depuis 2019, date à laquelle il a fait son entrée au conseil régional d’Occitanie. « Depuis plusieurs années, c’est un viticulteur en chambre », affirme Éric Ciappara.
Dans l’Aude, où l’absence de réponse à l’urgence climatique a pourtant des conséquences catastrophiques, l’élu décrit une ambiance pesante. « Il y a quelques années, on racontait que les écologistes organisaient des survols en hélicoptère pour balancer des vipères dans la campagne au nom de la biodiversité, dit-il. L’année dernière, on a raconté que les fossés n’étaient plus débroussaillés à cause des écolos, et que ça avait attisé les incendies… » Et d’alerter : « L’extrême droite instaure un climat d’insécurité vis-à-vis des écologistes. Il faut vivre sur le territoire pour le ressentir vraiment. »
Prisca Borrel journaliste à Médiapart































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