« Le projet du siècle », rien de moins, va bientôt jaillir de terre dans l’agglomération de Béziers (Hérault). Robert Ménard, son maire ultramédiatique, divers droite, autrefois proche de Marine Le Pen et d’Eric Zemmour, a des yeux d’enfant quand il évoque sa dernière ambition municipale en date, extravagante : reconstruire Béziers telle que la cité était en l’an 30 après J.-C. Ce n’est pas tout : sous le nom de « Béziers antique », le chantier monumental sera vivant et ouvert au public, en constante évolution, pendant trente ans, et utilisera les techniques gallo-romaines pour l’érection des bâtiments.
Robert Ménard ambitionne un parc historico-touristique, « pas juste un parc d’attractions où les gens vont se déguiser en Romains ». Des arènes, un forum, des domus et autres éléments communaux de l’époque devraient être ainsi bâtis sous l’œil des visiteurs désireux de découvrir ou de s’initier aux méthodes de construction d’antan. Forgerons, tailleurs de pierre, mosaïstes, tanneurs seront présents à demeure, dans un souci ludique et éducatif. Et il y aura aussi des combats de gladiateurs. « Il y a une espèce de folie incroyable de se lancer dans ce projet-là, mais moi, j’aime les choses un peu folles », dit-il. Le premier coup de fossorium (« pioche » en gaulois contemporain) est prévu en 2027, pour une ouverture l’année suivante.
A en croire Robert Ménard, son concept marketing serait imbattable : « Les gens auront l’occasion de revenir 25 fois car ce sera toujours différent de ce qu’ils ont vu la fois précédente. Vous visitez une fois la cité de Carcassonne… Vous y revenez cinq ans plus tard, dix ans plus tard, elle est toujours pareille. Alors que Béziers antique te donne des raisons de revenir. » Un projet qui va donc mettre trente ans, « au bas mot », à se réaliser. Mégalomane ? Pensez donc. « Cela cloue le bec à tous les gens qui disent : “Lui, il ne voit pas plus loin que le bout de la prochaine élection.” » Infaisable ? « Quand ça m’emballe, je le fais ! Ah oui, p…, c’est lancé ! Ce n’est plus un rêve ! L’emplacement, le prestataire… Les financements… Tout est bouclé ! »
« Une aubaine économique »
L’agglomération a acheté un terrain de 19 hectares qu’elle met à la disposition de la société Kléber Rossillon – entreprise bien identifiée, qui gère actuellement 12 sites en France et en Belgique, attirant 2,5 millions de visiteurs par an – et à laquelle elle accorde une subvention annuelle de 500 000 euros pendant six ans. Soit 3 millions d’euros d’argent public, pour un budget d’amorçage estimé à 13 millions d’euros. En contrepartie, l’entreprise versera une redevance annuelle fixe de 100 000 euros, ainsi qu’une part variable indexée sur son chiffre d’affaires.
« Pour les Biterrois, c’est une aubaine touristique et économique », veut croire Jean Muller, le directeur de l’office de tourisme de Béziers Méditerranée. Objectif affiché : 90 000 visiteurs dès la première année. Puis 250 000 les années suivantes. La ville s’aligne sur un projet du même acabit qui cartonne dans l’Yonne depuis 1997 : le château fort de Guédelon, que des artisans tentent de rebâtir avec les techniques et les matériaux du Moyen Age. Même l’opposition municipale de gauche, d’ordinaire virulente à l’égard d’un maire ancré à la droite de la droite, a voté pour ce vertigineux dessein.
Non sans réserve. « Sur le papier, rien ne m’a incité à voter contre, mais on est vigilant », nuance Nicolas Cossange, conseiller municipal communiste. « On n’a pas envie que ça ne marche pas, mais, vu l’échelle de temps, on est dubitatif », complète un autre élu, Thierry Antoine, candidat écologiste aux municipales. « Ménard a l’obsession de laisser une trace. Depuis qu’il a visité le Puy du Fou, il aimerait avoir son Puy à la mode romaine. On attend de voir. Si on l’écoute, il vendait déjà les billets pour l’ascenseur de son colosse… »
« Un terrain qui nous appartient »
Oui… Parce qu’il y a quelques années, le maire a voulu édifier un colosse de Rhodes biterrois, c’est-à-dire la sixième merveille du monde antique, effondrée en 227 avant J.-C. Le projet était aussi simple que gigantesque : une statue haute et fière de 30 mètres, face à la Méditerranée, recelant un ascenseur pour permettre aux visiteurs de s’élever au sommet de cet Olympe local, Robert Ménard étant certain que les Rhodiens ont fondé Béziers. Après plusieurs études de faisabilité – épinglées par la chambre régionale des comptes –, le coût de la colossale sculpture est estimé à 4,9 millions d’euros. Sauf que le président socialiste du conseil départemental de l’Hérault, Kléber Mesquida, propriétaire du terrain, a refusé de lui vendre la parcelle. Le projet a échoué.
La cloison est souvent mince entre l’édification de la légende et le dégonflement de la baudruche. Mais, cette fois, Robert Ménard, qui croit mordicus à son nouveau dada, n’identifie aucune poche de résistance. « On est sur un terrain qui nous appartient, donc que le département aille se faire voir. On donne le tout-à-l’égout aux riverains concernés par Béziers antique et le raccordement au réseau d’eau potable. » Quand on lui demande s’il a prévu d’acheminer l’eau courante via un aqueduc pour rester dans une romanité de circonstance, il feint un nouvel enthousiasme.
Enthousiaste, il l’était tout autant, le 3 février, alors que se tenait, dans un auditorium (moderne) plein à craquer, la première restitution du conseil scientifique de Béziers antique, supposé asseoir sa crédibilité. Ce comité de neuf personnes est présidé par Eric Teyssier, professeur d’histoire romaine à l’université de Nîmes. Un nom que certains historiens et archéologues ne tiennent pas en haute estime. « Eric Teyssier n’a rien écrit dans une revue savante, scientifique, nationale, locale ou régionale », tacle l’historien Michel Christol, spécialiste de l’Antiquité romaine, qui juge ses livres truffés d’erreurs et d’approximations. Les combats de gladiateurs en costume qu’Eric Teyssier organise font ricaner le monde universitaire.
Soutien à Eric Zemmour
Mais ce n’est pas ce qui dérange le plus : il enseigne à l’Institut catholique de Vendée, fondé par le très droitier Philippe de Villiers, ami intime de Robert Ménard. En octobre 2021, Eric Teyssier a signé une tribune de soutien à Eric Zemmour, candidat à l’élection présidentielle, aux côtés de cinquante enseignants. « Merci Wikipédia ! Ça date, Zemmour n’était pas encore candidat, bafouille Eric Teyssier. On me l’a assez reproché, je n’ai jamais fait d’intervention politique de près ou de loin depuis. Si Béziers était une ville de gauche – ça l’a été, ça le sera peut-être à nouveau –, les archéologues auraient-ils fait le même foin ? C’est parce qu’il y a Robert Ménard, donc c’est idéologique. » Et de marteler que « les Romains, les Gaulois ne sont ni de droite ni de gauche. Construire un mur romain, ce n’est ni de droite ni de gauche, l’important c’est qu’il soit droit ».
Sauf que c’est un chouia plus compliqué. « On peut falsifier les récits car les pierres ne parlent pas », s’inquiète l’archéologue Jean-Paul Demoule. D’autant que Robert Ménard est fâché avec les historiens de métier. En 2015, il se pique de confier à l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus, théoricien du « grand remplacement », la rédaction d’une histoire de sa ville, alors qu’une somme, de référence, sur la ville avait été publiée sous la plume de l’historien Jean Sagnes. Le signe « d’une condescendance aigre pour les universitaires, les érudits locaux et les enseignants, une constante chez Robert Ménard, qui se pose en seul détenteur de la vérité historique en de nombreuses occasions », écrit Richard Vassakos dans La Croisade de Robert Ménard. Une bataille culturelle d’extrême droite (Libertalia, 2021).
En 2020, le maire de Béziers embrasse sans ciller cette thèse selon laquelle sa ville aurait été fondée par des Rhodiens avant que les Phocéens n’installent une colonie à l’emplacement de la future Marseille – conjecture faisant de sa commune la plus ancienne de France. Qui l’autorise à clamer : « Ici, vous êtes dans la plus vieille ville de France ! Les Marseillais nous le refusent envers et contre tout. Mais, à un moment donné, il y a des études, des recherches, des fouilles. Tant pis pour les Marseillais, tant mieux pour nous. »
« Un côté folie des grandeurs »
Une hypothèse jugée hautement fantaisiste par la communauté scientifique. « Une folie douce », soupire Dominique Garcia, président de l’Institut national de recherches archéologiques préventives, habitué aux élucubrations de scientifiques en manque de reconnaissance. « Tous les spécialistes sont d’accord : rien ne prouve que Béziers soit une ville grecque », appuie son confrère Jean-Paul Demoule. Et le professeur émérite d’asséner : « Il y a, chez Robert Ménard, un côté folie des grandeurs, il essaye de s’ancrer dans un passé antique qui serait celui de la France éternelle, “nos vraies racines antiques” en opposition aux Barbares qui seraient venus après. »
Habitués aux extravagances de Robert Ménard, les historiens originaires de l’Hérault sont vent debout contre sa nouvelle lubie. « Ce n’est pas Béziers antique, mais Béziers en toc, une absurdité totale », fulmine Monique Clavel-Lévêque, historienne de la Gaule romaine, qui fait remarquer que l’amphithéâtre qu’ils entendent construire n’existait pas en 30 après J.-C. « On n’en a vu apparaître qu’en 80 après J.-C. Ça va être une catastrophe, une histoire complètement revisitée et romancée, redoute l’historienne. On va chanter les louanges des légionnaires qui ont construit la ville, l’armée civilisatrice, en oubliant que, quand une colonie s’installe quelque part, ce n’est pas dans le désert. C’est une façon de légitimer la colonisation. »
Geneviève Rossillon, du groupe Kléber Rossillon qui pilote Béziers antique, s’efforce de dépassionner le débat. « On est habitué à travailler avec tous les bords politiques, assure-t-elle. On sait bien que la thématique historique peut être manipulée, mais ce n’est pas le cas dans ce dossier. Notre ligne de conduite permanente, c’est de coller à une vérité historique et produire quelque chose qui a de la valeur. » Et de défendre Robert Ménard : « Oui, le maire de Béziers est fier de son patrimoine, mais ce n’est pas politique. » Les critiques, ce dernier n’en a d’ailleurs cure. « De toute façon, je serai réélu dès le premier tour, lâche-t-il, bravache. Et ensuite, mes successeurs poursuivront Béziers antique. Parce que tu ne reviens plus sur un projet pareil », veut-il croire.
Roxana Azimi (Béziers (Hérault), envoyée spéciale) et Laurent Telo (Béziers (Hérault), envoyé spécial)
Article paru dans Le Monde du samedi 27 février 2026



























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