Dans ce supermarché, tout est local et vendu au prix juste pour les agriculteurs

par | 9 février 2026 | Place aux lecteurs

À Nîmes, le Mas des agriculteurs, un supermarché 100 % local géré par des agriculteurs gardois, regroupe plus de 600 producteurs et prouve qu’une alternative à la grande distribution et une véritable relocalisation alimentaire sont possibles.

Nîmes (Gard), reportage

Dans la plaine du Vistre au sud de Nîmes, peu à peu grignotée par les zones commerciales, une bâtisse en pierres du pont du Gard fait le pari du retour à la terre. Derrière les portes coulissantes du Mas des agriculteurs, des étals abondants de fruits et légumes racontent une agriculture redevenue visible. Au-dessus des cagettes, le prix côtoie le nom du producteur et la distance séparant le champ du magasin.

Sur un pan de mur, les portraits de plusieurs dizaines d’agriculteurs dominent les clients. « Ici, ce sont eux les patrons, résume Patrick Viala, président du Mas des agriculteurs, rappelant la genèse du projet entièrement porté par des agriculteurs. Nous n’étions pas satisfaits du modèle de commercialisation des produits gardois. Puisque la grande distribution n’était pas capable de rémunérer correctement, nous avons décidé de nous en occuper nous-mêmes. » Le principe est simple, mais ambitieux : reprendre la main sur la vente, le prix et la relation avec le consommateur.

Les portraits de plusieurs dizaines d’agriculteurs sont accrochés au mur. © Estelle Pereira / Reporterre

Fruits, légumes, fromage, viande, vin, produits d’épicerie, farine, riz ou pâtes : l’offre est large et majoritairement issue du Gard, complétée par quelques productions de la région Occitanie. Ouvert en 2019, le supermarché a apporté une bouffée d’air à des exploitants pris en étau entre la hausse des coûts de production et des prix de vente tirés vers le bas.

Structuré en société par actions simplifiée (SAS), il appartient aujourd’hui à 150 actionnaires, tous agriculteurs gardois, qu’ils soient exploitants individuels ou coopérateurs. Un modèle collectif qui porte ses fruits : en 2025, le magasin a enregistré un chiffre d’affaires de 7,5 millions d’euros et a attiré 152 000 clients.

Un contre-modèle de supermarché

L’idée a pris racine en 2012, dans les bureaux de la chambre d’agriculture du Gard. Après la vente de locaux, la chambre consulaire dispose d’une enveloppe financière conséquente. Son président de l’époque, Dominique Granier — aujourd’hui à la tête de la Safer Occitanie — a alors proposé la construction d’un magasin de producteurs sur un terrain attenant. Près de 1,5 million d’euros ont été investis dans les travaux, complétés par deux subventions de 800 000 euros accordées par la région Occitanie et le département du Gard.

Avant l’ouverture, un défi de taille s’est imposé : convaincre les agriculteurs. « Nous nous étions fixé un objectif de 200 000 euros de capital », se souvient Patrick Viala. À l’époque président de Bienvenue à la ferme du Gard, un réseau de 150 producteurs, il a apporté 40 000 euros et est devenu l’un des principaux actionnaires. Des coopératives, comme l’Oignon doux des Cévennes, ainsi que des caves coopératives locales, ont suivi le mouvement.

« Quand les premières pierres ont été posées, le capital a très vite doublé. Les agriculteurs se disaient : “Ce n’est pas un projet en l’air, c’est du concret” », raconte-t-il. Dans une profession frappée par le découragement, régulièrement secouée par des crises et des mobilisations — comme celle contre le traité de libre-échange avec le Mercosur —, le Mas des agriculteurs fait figure de contre-modèle.

Au Mas des agriculteurs, la réduction des intermédiaires et le circuit court permettent à l’établissement de concurrencer la grande distribution tout en payant le prix juste aux producteurs. © Estelle Pereira / Reporterre

Aujourd’hui, le magasin emploie quinze salariés et fonctionne sans subvention publique. Pour faire face à la concurrence des grandes enseignes, les agriculteurs ont fait le choix stratégique de s’entourer d’anciens professionnels de la grande distribution.

Recruté à la direction, Jean-Paul Robert, vingt années d’expérience chez Carrefour, a rapidement posé un objectif clair : « Faire en sorte que les consommateurs puissent tout trouver ici, sans avoir besoin d’aller ailleurs pour compléter leurs courses. »

Au fil des années, les rayons se sont étoffés, élargissant l’offre à des fromages de Lozère et d’Aveyron, des conserves d’artisans locaux, mais aussi des produits de base comme l’eau, le lait et le beurre des Pyrénées faute d’en disposer localement. « Quand nous n’avons pas de produits gardois, nous nous limitons à l’Occitanie ou au sud-est de la France. Au total, près de 600 producteurs alimentent aujourd’hui les étals du magasin. Mais seuls des producteurs gardois peuvent devenir actionnaires », précise-t-il.

Pâtes artisanales fabriquées à partir du blé dur produit sur les terres agricoles de Marc et Rémi Bastine, qui ont créé la marque Nim’grain. © Estelle Pereira / Reporterre

L’obsession du juste prix

Ce succès a poussé les agriculteurs vers les circuits courts. Sur les dernières terres nourricières en périphérie de Nîmes, l’exploitation céréalière de Marc Bastide, cofondateur de Nim’grain, illustre ce changement de trajectoire.

Lorsqu’il a repris les terres familiales de ses grands-parents en 1985, il s’est d’abord consacré aux céréales, puis à la production de semences industrielles. Mais les prix de vente en coopérative couvraient à peine les coûts de production. L’arrivée de son fils Rémi en tant qu’associé en 2017 a marqué un tournant décisif : ensemble, ils se sont engagés dans la transformation de leur produit en alimentation humaine pour récupérer la valeur ajoutée. « Sans les circuits courts, mon fils n’aurait pas pu s’installer », confie-t-il.

Grâce au succès du Mas des agriculteurs, Marc et Rémi Bastide (de g. à d.) ont pu investir dans plusieurs moulins à meule de pierre et pérenniser leur exploitation de 160 hectares, à Nîmes. © Estelle Pereira / Reporterre

Farines de blé, d’orge, de maïs ou d’épeautre, légumes secs et pâtes artisanales issues de leur blé dur ont rapidement trouvé leur place dans les rayons du Mas des agriculteurs, ouvert au même moment. « On avait le produit, mais pas la vitrine », résume Marc Bastide.

La visibilité offerte par le magasin de producteurs a été un accélérateur : les commandes ont afflué, aussi bien d’épiceries locales que de restaurateurs. Les producteurs y trouvent surtout la maîtrise de leurs prix. « Le Mas des agriculteurs cherche à rémunérer au mieux le producteur, tout en veillant à ce que les tarifs restent abordables pour les clients. Comme il n’y a pas d’intermédiaires, tout le monde s’y retrouve », souligne-t-il. « Le juste prix, c’est l’obsession du Mas des agriculteurs », insiste Patrick Viala. Ici, pas de promotions destructrices ni de marges excessives.

Du bio et des cantines scolaires

Dans les rayons, une petite partie des étals est réservée au bio. « Nous n’avons pas choisi de faire un magasin bio, parce que le Mas des agriculteurs s’adresse à tous les producteurs et que l’agriculture gardoise est diverse », explique Patrick Viala, vigneron bio depuis 2009. Cela dit, les « étiquettes vertes » se multiplient au fur et à mesure des années. En cette saison, par exemple, les agrumes proposés en rayon, des oranges, mandarines et citrons, sont en grande partie bio.

Pour trouver des producteurs bio en mesure de fournir en grande quantité, le supermarché s’est rapproché de la coopérative Uni-vert, basée à Saint-Gilles, à une vingtaine de kilomètres de Nîmes. Elle réunit 80 producteurs, répartis entre le Gard et la Corse, autour du concept de commerce équitable et juste prix.

« C’est un territoire d’excellence, nous avons l’eau avec le Bas-Rhône, le Mistral qui limite la propagation de maladies et nous sommes l’une des régions les plus ensoleillées de France », explique son directeur, Nordine Arfaoui. Une terre propice à la diversité des cultures, « à condition de rémunérer correctement celles et ceux qui l’ont travaillée », insiste-t-il.

« Quand on vient ici, on fait un acte militant »

Le Mas des agriculteurs fournit également les cantines scolaires de 26 collèges et la majorité des lycées du département. « Ce ne sont pas des marchés rentables, reconnaît Jean-Paul Robert, mais nous pouvons nous le permettre grâce aux bons résultats du magasin. » Une démarche politique assumée par Patrick Viala : « Nous avons un devoir éthique et la restauration collective permet aussi de faire de la pédagogie auprès des enfants, les consommateurs de demain. »

Ce succès inspire au-delà du Gard. À Avignon, un magasin de producteurs sur un modèle similaire a ouvert en novembre. Une manière, pour ces agriculteurs, de reprendre la main sur leur destin économique et de redonner du sens à l’acte d’achat. « Consommer est un acte politique, certifie Patrick Viala. Quand on vient ici, on fait un acte militant. »

Article paru dans l’excellent site « Reporterre » envoyé par Michel lecteur biterrois pour faire la même chose à Béziers

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