Nous réaffirmons la nécessité de l’antifascisme aujourd’hui

par | 2 mars 2026 | Place aux lecteurs

« Notre engagement politique ne peut être qu’antifasciste. Cela implique de ne plus céder aux cadrages de l’extrême droite ». Isabelle Stengers, Médine, Ugo Palheta, Sophie Wahnich, Georges Didi-Huberman, Fatima Ouassak, ainsi qu’un large ensemble de soutiens, dénoncent le récit médiatique dominant après la mort de Quentin D. « Hier comme aujourd’hui, le fascisme avance quand on le traite comme une opinion parmi d’autres. »

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Depuis plusieurs jours, la mort du militant nationaliste et suprémaciste blanc Quentin Deranque à Lyon est utilisée pour fabriquer une fable utile à l’extrême droite. Cette fable n’est pas un simple emballement : c’est une méthode. Elle consiste à imposer un récit avant les faits, à saturer l’espace public d’images et d’indignations prêtes à l’emploi, puis à exiger des autres qu’ils se justifient à l’intérieur de ce récit. L’objectif est d’utiliser la mort dramatique d’une personne pour détruire des ennemis politiques.

L’inversion de la réalité est une pratique courante des fascismes. Son adaptation à l’ère des nouveaux médias et des réseaux sociaux a depuis des années été théorisée par ceux qui ont porté Trump au pouvoir aux États-Unis. 

La multiplication des apparitions médiatiques de toutes les franges de la droite extrême pour faire du co-fondateur du groupuscule néo-nazi « Allobroges Bourgoin » un pacifique martyr et de la France Insoumise une organisation criminelle relève de cette stratégie de manipulation. Quentin Deranque est passé par l’Action Française (mouvement royaliste, nostalgique d’un antisémitisme d’État) et était affilié au groupe Audace (ex Lyon Populaire, groupuscule hérité du GUD et dissous en 2025 pour violence contre des personnes racisées et apologie de la collaboration avec le régime nazi). Ce n’est pas une erreur d’analyse : c’est une opération. Elle vise à rendre acceptable une trajectoire politique afin de produire des affects de compassion et d’indignation, non pas tant par respect pour la jeune personne décédée, mais pour faire passer des idées hier encore considérées comme inacceptables.

L’extrême droite est familière du révisionnisme, elle cherche à l’appliquer de nouveau pour diaboliser celles et ceux qui la combattent. Elle tente d’établir une nouvelle grammaire où l’antifascisme serait le danger et où le racisme, le suprémacisme blanc, l’antisémitisme, deviendraient une simple sensibilité, persécutée par une gauche terroriste.

C’est ainsi qu’on fabrique la confusion.

Illustration 1
Manifestation à Marseille le 24 février 2026 © Noemie Coissac / Hans Lucas via AFP

Que leurs éléments de langage soient repris par les élus macronistes, on ne s’en étonne plus, mais aujourd’hui certains garde fous semblent avoir sauté. Le 17 février dernier, l’Assemblée Nationale a observé une minute de silence en hommage à un militant fasciste, ce qui participe à la sanctuarisation symbolique d’un récit construit par l’extrême droite. 

Il faut interpeller, directement, une partie substantielle de la gauche : parce que l’extrême droite ne gagne pas seulement quand la droite l’imite, elle gagne aussi quand ses adversaires adoptent son cadre. Lorsque, par réflexe de respectabilité, on se précipite pour “prendre ses distances” selon la temporalité et le vocabulaire imposés par les propagandistes, on accepte déjà une partie du piège. Lorsque l’on valide le récit des “deux extrêmes” — même en croyant le combattre — on contribue à la symétrie qu’elle réclame, car cette symétrie est son passeport pour l’impunité. Quand une partie de ses responsables réagit en comptable du risque médiatique et cherche d’abord à se protéger de l’étiquette “violente” plutôt qu’à attaquer le mécanisme de désinformation, elle abandonne le terrain. Or ce terrain est précisément celui où l’extrême droite recrute : un terrain d’images, de peur et de rumeurs. Le seul moyen de gagner à ce qui est loin d’être un jeu, c’est d’avoir le courage d’énoncer les choses clairement, en refusant le cadre imposé par l’extrême droite et les milliards mis à disposition pour sa communication.

Les fascistes veulent changer la réalité, et avec la complicité d’une partie de la classe politique et de certains médias, pourraient y arriver aujourd’hui. Ils n’ont pas besoin que tout le monde les approuve : ils ont seulement besoin que suffisamment de monde répète leurs mots, hésite sur les faits, et relativise leurs actes. Ils ont besoin que la peur, la “mesure”, la “neutralité” deviennent des synonymes de renoncement. Les travaux de recherche sur la violence politique montrent pourtant que, sur la période récente, l’écrasante majorité des meurtres à caractère idéologique est imputable à l’extrême droite.

À Lyon, l’intensité des violences des groupes nationalistes et suprémacistes blanc a explosé depuis 2010, avec plusieurs dizaines d’actions ciblants des minorités par an. Ce n’est pas une abstraction. Ce sont des agressions, des ratonnades, des traques, des guets-apens. Ce sont des quartiers où l’on sait qu’à telle heure, à tel endroit, on risque d’être suivi, frappé, insulté. C’est un climat qui s’installe, et un climat ne se combat pas seulement par des tribunes : il se combat par une présence collective, par la solidarité, par l’organisation.

Le 19 janvier dernier, un lycéen d’origine syrienne était encore agressé au pied de son immeuble, roué de coups, lacéré au visage, le tout sous un flot d’injures racistes. C’est pour ne pas laisser les fascistes terroriser la ville que des groupes comme la Jeune Garde Antifasciste se sont crées. 

Hier résistance face au nazisme, l’antifascisme doit aujourd’hui redevenir une nécessité pour lutter contre les idées et les actes racistes, islamophobes, antisémites, validistes et antiféministes. 

Hier comme aujourd’hui, le fascisme avance quand on le traite comme une opinion parmi d’autres. 

Mais il recule lorsqu’une société s’organise pour lui refuser l’espace, dans les médias, dans les urnes et dans la rue. Revendiquer un antifascisme de rue, c’est avoir les yeux grands ouverts face à ce qui est en train de se passer encore une fois, c’est une capacité collective à protéger, à documenter, à empêcher l’installation d’un climat de terreur, à ne pas laisser des minorités seules face aux meutes.

Nous réaffirmons que notre engagement politique ne peut être qu’antifasciste et nous nous tiendrons à côté de celles et ceux qui tiennent cette ligne.

Cela implique une exigence : ne plus céder aux cadrages de l’extrême droite, ne plus courir derrière ses narrations, ne plus lui offrir des minutes de silence comme des chambres d’écho. Ne plus lui céder un pouce de terrain, sur les plateaux, dans les urnes comme dans la rue. 

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