« J’ai failli tout abandonner » : une déferlante raciste s’abat sur les municipales

par | 16 mars 2026 | Place aux lecteurs

Nordine Raymond n’est pas nouveau en politique. Pourtant, jamais cet homme de 35 ans n’avait reçu autant de haine que depuis qu’il a annoncé vouloir briguer la mairie de Bordeaux. « J’ai reçu depuis 5 000 messages, allant jusqu’à des appels au meurtre, dit-il. On sent un racisme profond, que ça infuse dans la société. Ce ne sont pas seulement des fascistes, des “grands méchants”, mais des gens “lambda” qui lâchent des trucs tout à fait horribles, et qui ne se cachent même pas. Le pire, c’est sur Facebook, dans les commentaires sous des articles de presse… »

Le plus important flot d’injures est arrivé en novembre 2025, lorsqu’il a présenté sa candidature aux élections municipales sous la bannière de La France insoumise (LFI). « Être insoumis brasse également des choses, les gens mélangent tout, affirme-t-il. On me dit que j’islamise la France, que je participe au “grand remplacement”, on me parle de Frères musulmans… En plus, j’ai un nom français et un prénom arabe, ça les fait bugger. Ils ne comprennent pas comment c’est possible. »

« De mémoire, je n’ai pas du tout eu ça aux européennes », ajoute Nordine Raymond à propos des élections de juin 2024. Aucun souvenir non plus d’une telle violence pendant les régionales de 2021, ou encore lorsqu’il représentait la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) aux législatives de 2022 . Alors, qu’est-ce qui a changé ? « C’est un autre type d’élection, avec une autre visibilité, avance-t-il. Aussi, l’extrême droite mène le bal à longueur d’antenne… Et malheureusement, il y a des pans entiers de la gauche qui ont abandonné la lutte antiraciste. »

Illustration 1
Nordine Raymond, candidat La France insoumise (LFI) aux élections municipales à Bordeaux, le 6 octobre 2025. © Photo Ugo Amez / Sipa

Depuis le début de l’année 2026, il ne se passe pas une semaine sans qu’un ou une candidate aux élections municipales témoigne de violents assauts racistes. C’est l’élu d’opposition écologiste Toufik Khiar au Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne), dont les affiches ont été taguées de « Sale Arabe ». C’est Rayane Benhammouda, candidat sans étiquette à la mairie de Hirson (Aisne), dont la photo a été détournée dans un photomontage pour le faire poser à côté d’un chameau.

C’est Bernard Jénaste, candidat socialiste à Schiltigheim (Bas-Rhin), qui porte plainte contre des inscriptions racistes. C’est Cédric Saint-Sulpice, candidat divers-centre aux municipales à Villers-Cotterêts (Aisne), que ses adversaires du Rassemblement national (RN) appellent « Karim », son deuxième prénom.

Facebook, déversoir de haine

Mohamed Sylla a lui aussi senti la bascule. Candidat libre aux élections législatives de juillet 2024, ce centriste désormais engagé dans le mouvement Utiles, émanant du groupe parlementaire Libertés, indépendants, outre-mer et territoires (Liot), explique qu’il avait « pris beaucoup de plaisir » à faire campagne après la dissolution de l’Assemblée nationale.

Moins de deux ans plus tard, c’est tout l’inverse. « Ça a vraiment démarré très fort, avec une tout autre mentalité », se souvient-il à propos des insanités qu’il a reçues. À peine sa candidature à la mairie de Strasbourg annoncée par le média en ligne Actu.fr, les digues cèdent dans les commentaires : « J’ai été ciblé par des propos racistes assez ouverts. Ils se sont vraiment lâchés, du genre : “Vous n’avez rien d’un Strasbourgeois, votre place n’est pas ici, il faut aller en Afrique” ou des photos de Jean-Marie Le Pen. »

Ce responsable syndical Unsa chez Lidl voit lui aussi la haine se déverser principalement sur Facebook. Et s’étonne à son tour du profil des internautes, dont certains « semblent mener une vie normale » et partagent des articles et vidéos de médias d’extrême droite. Il en est persuadé : « Ce qui se passe a un lien avec l’extrême droite, qui est en train de creuser des fossés entre les Français. Les gens répètent ce qu’ils entendent de manière automatique. »

Les gens n’ont pas peur ! Quand on écrit sur Facebook sous son vrai nom : “Rentre dans ton pays” ou “sale beurette”… On dirait que ce n’est plus interdit…

Sarah Fraincart, candidate LFI à la mairie de Troyes

Jugé ringard par les plus jeunes, le réseau social de Mark Zuckerberg continue en réalité d’être l’une des plateformes préférées des Français·es. C’est aussi, par conséquent, un outil de campagne redoutable. « C’est super important comme réseau, l’algorithme fonctionne bien au niveau local. Parfois j’ai 500 commentaires ! », souligne Sarah Fraincart, candidate insoumise à Troyes (Aube). Des commentaires positifs ?, ose-t-on demander. La candidate de 24 ans se marre : « Ah non, pas du tout ! »

Le 6 janvier, cette ex-championne d’aviron a annoncé sa candidature à L’Est républicain, information reprise ensuite dans une brève du Parisien. Il n’en fallait pas plus pour que des internautes ne vomissent à nouveau leur haine, focalisant leur attention sur sa double nationalité franco-marocaine. « On me dit que je suis une traîtresse », rapporte celle qui a concouru aux Jeux olympiques de Tokyo en 2021, pour le Maroc, après s’être formée en France. « Ils me disent “tu as profité du système, va te présenter dans ton pays”. »

L’athlète a plongé dans la politique en 2022 en s’engageant avec Jean-Luc Mélenchon, alors en campagne pour l’élection présidentielle. Encouragée par son groupe militant, elle s’était présentée aux législatives dans la foulée. « Je me suis dit que je pouvais incarner quelque chose. Il y avait plein de candidatures d’hommes blancs… J’avais peur, c’était dur, mais j’étais super bien entourée », explique-t-elle.

Illustration 2
Sarah Fraincart, candidate insoumise aux élections municipales à Troyes, le 11 février 2026. © Photo Laurent Hazgui / Divergence pour Mediapart

Portée par une équipe qui « l’a beaucoup protégée », la jeune femme assure n’avoir alors quasiment pas ressenti de racisme. Mais dix-huit mois plus tard, « tout le monde s’est décomplexé », constate-t-elle. Et d’ajouter : « Les gens n’ont pas peur ! Quand on écrit sur Facebook sous son vrai nom : “Rentre dans ton pays” ou “sale beurette”… On dirait que ce n’est plus interdit, ce n’est plus répréhensible ! »

Comme tous les réseaux sociaux en France, Facebook est soumis au règlement européen Digital Services Act (DSA), qui l’oblige à supprimer tout contenu haineux une fois signalé. Sa maison mère Meta dispose aussi d’algorithmes lui permettant en théorie de détecter la présence de contenus haineux sur la plateforme.

Néanmoins, Mark Zuckerberg a décidé en 2025 de relâcher largement ses règles de modération, s’insérant dans un courant trumpiste de laisser-faire favorable à la parole conservatrice. Mediapart a par exemple montré en août 2025 comment l’eurodéputé Matthieu Valet laissait le racisme se déverser sur ses réseaux sociaux, avec des publications calibrées qui généraient des centaines de commentaires racistes à la chaîne.

Sur le réseau social X, l’absence de modération fonctionnelle est également entérinée depuis le rachat de la plateforme par Elon Musk, le milliardaire d’extrême droite qui en a modifié l’algorithme pour favoriser ses propres publications complotistes. Mais Sarah Fraincart n’imagine pas faire sans : « Si nous, en tant que militants, quittons ces plateformes-là, on les laisse à l’extrême droite. Twitter [rebaptisé X – ndlr] est quand même une plateforme importante, de débats, d’actualités. Mais l’algorithme est catastrophique et c’est là qu’il y a eu beaucoup d’attaques racistes. »

Un raisonnement partagé par Samir Belaïd, qui a lui aussi reçu plusieurs messages racistes sur X à l’annonce de sa candidature à la mairie du XVIIIarrondissement de Paris sous la bannière Horizons. « On en a besoin, c’est un thermomètre qu’il faut garder. Même si j’ai deux likes, je m’en fiche. Il faut pouvoir lire et répondre sur le terrain, car ça peut être un miroir de ce qu’il se passe sur certains territoires », confie-t-il à Mediapart.

Un enjeu de représentativité

De nos jours, plus personne ne doute pourtant du fait que le harcèlement en ligne peut avoir de lourdes conséquences dans la vie réelle. « Quand on est victime de tout ça, on risque de se refermer sur soi. J’ai failli tout abandonner, mon projet citoyen… J’étais à deux doigts, soupire Mohamed Sylla. Ils ne me jugent pas sur mon programme. Pour eux je suis noir, alors je ne suis pas fait pour ça. »

Illustration 3
Mohamed Sylla. © Photo DR

« Je pense que pour une certaine partie de l’extrême droite, il y a des fonctions qui sont réservées à des Blancs », abonde l’écologiste Karfa Diallo, qui souhaitait se présenter à Bordeaux et a fini par rallier Nordine Raymond en janvier. « Quand j’ai rejoint la liste des écolos pour la région, je n’ai pas eu de telles attaques racistes, dit-il. Est-ce parce que je m’inscrivais dans le cadre d’un parti blanc ? Si je suis dans une liste, alors le suprémacisme de certains n’est pas menacé… On admet que des personnes racisées soient sur des listes, mais qu’on ait la prétention d’être maire d’une ville, c’est impossible pour eux. »

L’essayiste franco-sénégalais est un pilier du militantisme antiraciste bordelais. Engagé en faveur de la décolonisation de l’espace public, il a porté pendant plusieurs années le combat pour rebaptiser un quartier de Biarritz affublé d’un nom raciste. Une bataille qui l’a exposé « à de nombreuses attaques racistes » épuisantes, a-t-il confié à Sud Ouest.

S’il constate que « l’offensive réactionnaire de ces dernières années combinée aux succès électoraux ont libéré une parole raciste décomplexée », Karfa Diallo voit « une évolution de fond qui va au-delà de ces partis-là ».

« C’est à peine si une certaine gauche ose parle d’antiracisme, souligne-t-il. Il y a un abandon des quartiers populaires avec une majorité de racisés qui y vivent… Et la gauche ne veut pas parler d’histoire coloniale. Pourquoi ? Car ce serait aller à la source. Alors on préfère avoir un ou deux racisés dans sa liste et ne pas bousculer le système néolibéral. »

On ne peut pas tenir le combat contre l’extrême droite sans les personnes qui la subissent au quotidien et donc sans représentativité.

Fatoumata Koné, conseillère de Paris

Les lieux de pouvoir français sont aujourd’hui encore majoritairement occupés par des personnes blanches. « Il y a un impensé : la question de la diversité est plus un enjeu de communication qu’un enjeu de fond », constate Aminata Niakaté, membre de la direction des Écologistes et conseillère de Paris, candidate en position éligible sur la liste du socialiste Emmanuel Grégoire. « Il y a un préjugé d’incompétence vis-à-vis des personnes noires, qu’on ne projette pas à des postes de pouvoir », estime-t-elle.

Fatoumata Koné, présidente du groupe écologiste au conseil de Paris, également en position éligible sur la liste d’Emmanuel Grégoire, ne dit pas autre chose : « On apprécie la femme noire quand elle fait le travail, mais qu’elle reste à la place qu’on a bien voulu lui donner. Dès qu’elle s’émancipe et veut incarner le pouvoir, tout se complique. Une femme noire, c’est bien pour la photo mais elle peut être remplacée par une autre si elle n’est pas docile ou pourrait faire de l’ombre. Ça nous met toutes dans des conditions concurrentielles, dans tous les partis. »

Et l’élue d’ajouter : « On ne peut pas tenir le combat contre l’extrême droite sans les personnes qui la subissent au quotidien et donc sans représentativité. Pour porter la lutte contre le racisme, par exemple contre les contrôles au faciès, il faut des gens qui en ont l’expérience concrètement, dans leur chair, au quotidien. »

Le Conseil représentatif des associations noires (Cran) s’est intéressé à la représentativité au sein des conseils municipaux un peu partout en France. « Pourquoi à Lyon, à Grenoble, à Toulon, à Cannes, à Mulhouse, il n’y a aucun Noir dans la majorité municipale ? Quelle égalité républicaine ?, se demande Nassurdine Haidari, son président. Nous ne pouvons plus aujourd’hui nous extasier devant Obama, quand nous n’arrivons même pas à la première échelle, l’échelle municipale, là où vous commencez votre carrière politique. »

Sarah Benhaïda et Marie Turcan journalistes à Médiapart

Partager sur

En Bref

< Retour à l'accueil

L'agenda Culturel

L'agenda Militant

Lettre d'informations En Vie à Béziers

Pour recevoir notre lettre hebdomadaire

La Revue de presse

Dessins et photos d'actualités

Le mot du maire de Béziers

En vie à Béziers Adhésion et/ou dons !

Le coin des lecteurs

Combien de Tomahawks ?

Le samedi 28 février 2026 a commencé ce qui pourrait être l’acte de guerre le plus dangereux de notre temps et dont on ne mesure pas encore les nombreuses conséquences. Arrêtons-nous un instant sur ce déclenchement, les causes et l’embrasement en cours. Dès le premier...

En embuscade, le Rassemblement national se voit prendre Marseille

Marseille (Bouches-du-Rhône).– Franck Allisio, le candidat du Rassemblement national (RN) à Marseille, ne fait pas mystère de ses ambitions. « Nous allons gagner »,pose-t-il, en peu de mots, au détour d’une conférence de presse. Le député des Bouches-du-Rhône, élu de...

Au bout du fil de la presse libre

Des médias pour s'armer contre l'extrême droite

 

 

L’association a bénéficié en 2018 et 2019 du fonds de soutien aux médias d’information sociale de proximité / Ministère de la culture

Nombre de visites

Nombre de visites

1072190
Total Users : 1072190

lundi 16 mars 2026, 14:01

Lecteur