À quoi ressembleraient des sociétés postcapitalistes, plus justes et écologiques ? Près de 80 auteurs et autrices dessinent de solides pistes dans cet ouvrage coordonné par le sociologue Laurent Jeanpierre et l’historien Jérôme Baschet.
« Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. » Cet adage, qui commence à être connu, témoigne de l’incapacité intellectuelle à se projeter dans un monde affranchi du capitalisme, tant celui-ci a bloqué le réel et parasité les imaginaires. Et pourtant, Mondes postcapitalistes, une synthèse parue à La Découverte, s’y essaye. Réunissant 76 scientifiques, journalistes et militants, cet essai compile des expériences anticapitalistes passées et présentes, et quelques exercices de prospective politique pour faire le point, en 72 entrées et plus de 900 pages, sur ce que pourraient être ces mondes postcapitalistes.
« Postcapitalisme » : le terme est volontiers imprécis. Et pour cause : les deux codirecteurs de l’ouvrage, l’historien Jérôme Baschet — spécialiste de l’insurrection zapatiste au Chiapas — et le sociologue Laurent Jeanpierre — connu notamment pour ses travaux sur les ronds-points des Gilets jaunes — refusent de reproduire les erreurs des régimes communistes au XXe siècle, qui plaquèrent leur vision de l’avenir sur la réalité.
Plutôt qu’appliquer l’idéologie d’une quelconque avant-garde révolutionnaire, eux choisissent un vocable « ouvert à une diversité d’approches, [qui] se fait accueillant à la pluralité des options de dépassement du capitalisme ». Fidèles aux enseignements zapatistes qui scandaient que « le monde que nous voulons est fait de beaucoup de mondes », les deux chercheurs français « renoncent à penser le postcapitalisme comme un monde unifié, comme un univers homogène découlant de la mise en œuvre d’un projet universalisant » et privilégient « l’émergence d’une multiplicité de mondes ». Autrement dit : d’un « plurivers » à partir d’une même Terre.
Sortir de l’économie
Pas de route toute tracée donc vers des lendemains qui chantent, mais une myriade de chemins et voies de traverse vers des futurs « à la fois plus fragiles et plus indéterminés — et sans doute, pour cela, plus authentiquement futurs, dans leur ouverture même ». Ces chemins se détournent de la voie universalisante née des Lumières pour explorer la kyrielle d’alternatives au développement à l’occidentale.
Nourri des leçons des luttes indigènes pour reprendre la terre partout sur la planète, cet essai fait la part belle aux expériences historiques extra-européennes, notamment en Amérique latine, en Australie et en Afrique.
Pour autant, ce plurivers est également « plunivers », c’est-à-dire qu’il partage des caractéristiques communes au sein de la diversité. Au premier chef : la sortie de l’économie, désormais pleinement réintégrée à la reproduction de la vie, de telle façon que les impératifs de production ne s’érigent plus en une sphère autonome à laquelle sont assujetties les autres activités humaines.
Démanteler, articuler, réorienter
Un tel choix remodèle en conséquence les sociétés postcapitalistes. Sans impératif de vitesse, on peut déplacer des biens à vélo ou à la voile ; sans nécessité de vendre, on n’a plus besoin d’extraire autant de ressources naturelles ; et sans course à la puissance, on peut démanteler — c’est-à-dire réduire, voire réorienter — des infrastructures encombrantes, comme le nucléaire, le réseau électrique centralisé ou encore le web.
Pour se débarrasser de l’économie capitaliste, ces sociétés imaginées éliminent également son principal champion : l’État. Se rattachant pour la plupart à la mouvance libertaire, les auteurs et autrices mettent en avant une gouvernance collective et décentralisée des communs, qu’il s’agisse de l’alimentation, des milieux naturels et même de « communs négatifs » comme les sols souillés par les plastiques et pesticides, héritages du capitalisme.
À l’État tout-puissant, Mondes postcapitalistes oppose un réseau de communes, aussi bien dans la lignée de la Commune de Paris que des communes villageoises précapitalistes. Se pose alors la question des échelles : comment articuler et coordonner les actions de ces différentes communes sans leur imposer un gouvernement supralocal tout en évitant le piège du « localisme » et du repli sur soi identitaire ?
Dépasser la famille nucléaire
On le voit : le capitalisme ne se borne pas aux seules questions économiques. Il imprègne en profondeur toute la société et, en conséquence, c’est toute la société qu’il faut repenser. La démarche va jusqu’à la sphère intime — famille, sexualité, identités de genre et même le rapport à la mort — dont plusieurs entrées montrent combien elle participe de la reproduction de la force de travail au service de l’économie et de l’inculcation des valeurs du capitalisme.
Ainsi, le philosophe et psychanalyste Pierre Niedergang invite à dépasser la famille nucléaire — « lieu d’autant plus dangereux qu’il est soustrait au regard » — en reprenant quelques alternatives imaginées par des féministes étasuniennes : parentalité non-biologique, crèches collectives à la place du foyer parental…
Aussi, sortir du capitalisme, c’est sortir du patriarcat. Aux fantasmes de puissance et domination du patriarcat se substituent les vertus du soin pratiquées par ces sociétés, qui mettent au centre la dignité et la vie bonne. L’éducation et la santé physique et mentale regagnent ainsi leur place, devant la production.
Guérir la Terre
Le soin ne se cantonne pas toutefois aux seuls êtres humains. Pour guérir une Terre meurtrie par des siècles de capitalisme, ces sociétés inventent d’autres rapports au vivant, inspirés des pratiques des peuples autochtones plutôt que du naturalisme occidental — par exemple l’animisme amazonien, étudié par Philippe Descola, qui voit dans chaque être vivant une personne à l’égal des êtres humains —, sans pour autant nécessairement abandonner l’utilisation d’animaux par exemple.
Au terme de cet ouvrage, aussi foisonnant que passionnant, demeure une question mal élucidée : comment faire advenir ces mondes ? Refusant de planifier méthodiquement une conquête du pouvoir façon révolution d’Octobre, Mondes postcapitalistes n’aborde le sujet qu’à travers une entrée. Son nom, « Stratégies transitionnelles », en est emblématique.
Certes, une métaphore martiale — la guerre, les troupes, la ligne de front, etc. — irrigue l’ensemble du chapitre et celui-ci admet par ailleurs son « impureté ». Comprendre à demi-mots l’acceptation d’un certain degré de conflictualité, sinon d’une violence de faible envergure, de la part des mouvements contestataires, signe que ceux-ci acceptent désormais la « diversité des tactiques » dans leur confrontation au capitalisme au lieu d’une non-violence intégrale de principe.
Pour autant, ses deux auteurs — Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre — privilégient principalement l’approche « interstitielle » de sortie du capitalisme, développée par le politologue marxiste étasunien Erik Olin Wright, soit la multiplication des fissures au sein du système socio-économique, en attendant l’opportunité de les étendre plus largement.
Demeure un impensé : peut-on vraiment imaginer que l’État et les autres sbires du capitalisme laisseraient prospérer de telles fissures, au risque qu’elles déstabilisent tout l’édifice ? Il n’est qu’à voir combien le gouvernement français a férocement réprimé la zad de Notre-Dame-des-Landes, aussi ténue soit-elle au regard du système capitaliste, pour se faire une idée de la violence qui attend ces utopies à naître. Sans doute faudra-t-il par conséquent envisager une 73ᵉ entrée au livre : « Autodéfense » des sociétés en voie de libération.
![]() | Mondes postcapitalistes, coordonné par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, avec des textes de 80 auteurs et autrices, aux éditions La Découverte, février 2026, 912 p., 34 euros (24,99 euros en version numérique). |
































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