« Le véritable problème politique, c’est de savoir si le monde sera socialiste, c’est-à-dire libre, juste et fraternel, ou s’il sera fasciste ». Orwell n’a pas seulement posé cette question, il a aussi œuvré pour sa résolution en revendiquant un socialisme démocratique.
Pour étudier la nature des régimes totalitaires, Orwell travaille à partir de la doctrine trotskiste, centrée dans toutes ses variantes sur le concept de « bureaucratie ». Cette doctrine est alors très influente dans les milieux politico-intellectuels qu’il côtoie. Elle irrigue fortement ses débats.
Orwell a collaboré régulièrement pendant plus de 5 ans (de janvier 1941 à l’été 1946) à « Partisan Review », la grande revue politico-littéraire new-yorkaise de la gauche radicale américaine. Il en était de plus un lecteur régulier. Cette revue se faisait l’écho des débats politiques internes à la mouvance trotskiste (ses deux fondateurs et codirecteurs, Philip Rahv et William Phillips, en étaient issus) au point qu’on l’a qualifiée de « revue du trotskisme littéraire ».
L’existence avérée d’échanges entre Orwell et ses correspondants trotskistes ou post-trotskistes étatsuniens vaut aussi pour la caractérisation de la « bureaucratie ».
Les débats sont alors importants sur cette caractérisation, ils rejoignent la possibilité (ou pas) de revenir à un socialisme démocratique en URSS.
Orwell soutient la thèse d’un « collectivisme oligarchique » dès 1940. Ce concept signifie l’impossibilité de dépasser l’existant.
Pour Orwell, la stalinisation a entraîné en Russie soviétique l’émergence d’un nouveau groupe social et professionnel nommé « bureaucratie ». Les membres de ce groupe nommés « bureaucrates » sont eux-mêmes dominés par des « oligarques » qui gouvernent et donnent leurs ordres aux « bureaucrates ». Les « oligarques » nomment et révoquent « les bureaucrates » à volonté, Staline les fait même fusiller par fournées.
Le concept de « collectivisme oligarchique » utilisé par Orwell est différent de celui « de collectivisme bureaucratique » utilisé à la même époque par les trotskistes, les trotskistes dissidents ou les ex-trotskistes.
Ces débats rejoignent ceux de 1938 au sein de la IVe Internationale, sur la nature du régime soviétique.
Pour les trotskistes orthodoxes, l’URSS est un « État ouvrier dégénéré », un état dirigé par une couche de bureaucrates qui ont mis la main sur l’appareil politique et administratif sans changer sa nature de classe.
Les trotskistes hétérodoxes ou dissidents pensent que les « bureaucrates » (à l’encontre des thèses de Marx) ont pris la place de la classe ouvrière et constituent une nouvelle classe exploiteuse.
Orwell est toujours resté à l’écart de ces débats, mais il s’en est nourri, intellectuellement et littérairement.
Pour lui, l’Union soviétique n’est pas socialiste, au sens originel et véritable du terme. Il ne s’est donc jamais demandé s’il fallait ou non la soutenir.
Ce pas de côté est identique à celui qu’il pratique avec la plupart des auteurs qui ont compté dans l’élaboration de son analyse sur le stalinisme (Borkenau, Ciliga, Koestler, Lyons, Serge, Silone, Souvarine, entre autres).
Orwell est pour un socialisme « originel », celui du 19e siècle, il n’a aucun goût pour la théorie.
Comme il l’écrit dans un essai en mai 1946 : « la véritable question n’est pas de savoir si les gens qui vont essuyer leurs bottes sur nous pendant les cinquante prochaines années doivent être appelés, managers, bureaucrates ou politiciens : la question est de savoir si le capitalisme, aujourd’hui manifestement condamné, va faire place à une oligarchie ou à la vraie démocratie ».
Aujourd’hui 76 ans après la mort de celui qui l’a formulée, on peut considérer que cette question est d’une étrange modernité. Elle pourrait être reprise par nombres de militant(e)s qui combattent le fascisme et le capitalisme.
Nombre d’entre eux et elles partagent assurément l’engagement permanent d’Orwell pour un socialisme démocratique.
Cet article est une recension du livre de Jean-Jacques Rosat « L’esprit de Georges Orwell et “1984”, face au XXIe siècle », paru aux éditions « Hors d’atteinte » en 2025. Il est vendu 23 €. Je vous en recommande vivement l’achat et la lecture intégrale.

































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