À l’échelle de l’existence des individus et des sociétés, le feu est une catastrophe. L’impression d’effondrement et de naufrage moral est une constante chez les personnes exposées.
L’impact du feu est plus que psychologique et social. Il atteint le centre vital de la personne. Ce qu’il brûle en termes de projets, d’investissements, d’identifications, de symboles, d’embellissement, d’environnement, ne reviendra pas. La situation est celle d’un non-retour.
À l’échelle humaine, rien ne sera plus comme avant. La maison, le paysage, les arbres aimés, ne repousseront pas.
Les mulots et les écureuils, les cigales et les grillons ne ressusciterons pas.
Les seules tortues terrestres existantes en France, les tortues d’Hermann, ont quasiment disparu des massifs de l’Estérel et du Var. En Grèce, au petit matin, on n’entend plus les oiseaux chanter.
Partout le traumatisme et le sentiment de perte ne cicatriserons jamais complètement.
Quiconque a vécu l’approche du feu, l’évacuation précipitée dans la nuit, l’abandon de la maison, le remplissage à la va-vite d’une valise, la peur panique pour les proches, la contemplation des lieux familiers en train de partir en fumée, est à des degrés variables traumatisé.
En Corse, plus personne ne dort correctement explique le maire de Veneccio. L’anxiété s’installe dès qu’apparaissent la sécheresse et les premières rafales de vent.
De la Californie au Colorado, les habitants commencent à parler météo dès le moi de mai. Ils guettent la pluie et les odeurs de fumée. Ils empaquettent leurs effets les plus précieux en juin. Au cas où le feu prendrait et les forcerait à évacuer leur maison.
À Aubagne, les occupants des maisons à proximité desquelles le feu a pris, se réveillent dix fois par nuit. La vigilance permanente les épuise.
En Grèce, au Portugal, en Espagne, dans les Corbières, les habitants des zones à risque vivent dans la hantise des feux dès que l’été approche. Ils forment entre voisins des groupes de vigiles qui qui surveillent les environs.
La forêt amie, protectrice, nourricière, est devenue menaçante. Elle qui fut un lieu de refuge, de cachette et de liberté, peut se transformer en un espace d’exposition au danger.
Le traumatisme est d’autant plus grand que, lors de son passage, le feu exerce un pouvoir de sidération. Dès les premières grandes flammes, les gens tombent en état de choc, victimes d’une panique qui les paralyses.
Il faut avoir été asphyxié et aveuglé par la fumée, assourdis par le bruit fracassant de l’incendie, engourdis par l’extrême chaleur, pour se montrer incapable de prendre une décision appropriée.
Beaucoup témoignent d’un état de stupeur. Ils ne réalisent ce qui s’est passé en termes de sons, d’odeurs, de couleurs, de violence, qu’en regardant des vidéos après coup.
Dans un récit consacré aux grands feux du nord de l’Ontario en 1916 (plusieurs centaines de morts) Jocelyne Saucier mentionne « la folie du feu » en ces termes : « Le cerveau paralysé, complètement lessivé, des gens se tenaient devant la muraille de flammes et perdaient tous leurs sens. Ils n’avaient aucune réaction, aucun instinct de survie. C’est comme si le feu vampirisait les cerveaux. »
À l’asphyxie s’ajoute une autre forme de paralysie, une sorte de fascination qui naît dans le déploiement des flammes, une contemplation horrifiée.
Dans les flammes, l’hébétude est elle que la capacité de réagir s’évanouit même chez les animaux. Au lieu de la panique attendue, beaucoup d’espèces demeurent passives. Il arrive même que leur réflexe de fuite les mène directement au contact des flammes.
Le sort des animaux d’élevage est pire encore. Même les cochons, pourtant réputés pour leur intelligence, se précipitent vers leur abri en flamme. Les chevaux aussi deviennent incontrôlables, revenant précipitamment vers leur écurie.
On ne compte plus les animaux de compagnie qui ont disparu dans l’incendie de Camp Fire en Californie en 2018.
L’état de choc se mue souvent en traumatisme des rescapés, humains et animaux se transforment en « rescapés, hallucinés, du feu ».
Après le passage du grand feu de Fort McMurray en Alberta au Canada en 2016, 40 % des blessés ont subi un traumatisme à long terme : ils ont le sentiment que cela ne peut pas être réel.
Pour les victimes, ce qui s’est passé est « trop ». Leur cerveau ne peut pas le traiter.
Quand le feu est enfin contenu et que l’émoi public retombe commence la vraie bataille pour les gens qui ont tout perdu. Il ne cessent de revivre l’évènement.
Dans les zones touchées par les mégafeux, les taux de stress post-traumatique, d’anxiété et de dépression restent très supérieurs à la moyenne nationale.
En Californie, 39 000 victimes de Camp Fire reçoive une aide psychologique pour surmonter les sentiments de peur et d’angoisse qu’ils continuent d’éprouver
Cette série d’articles est une recension du livre de Joëlle Zask « Quand la forêt brûle » paru aux éditions « Premier Parallèle poche » en 2022, il est vendu au prix de 9,90 €. Je vous en recommande la lecture intégrale et l’achat.




































