Enquête nourrie de centaines d’entretiens et sources scientifiques, « les Assoiffeurs » de Fabien Benoit et Nicolas Celnik révèle les jeux de pouvoirs et d’intérêts privés pour faire main basse sur les ressources en eau au moment où la sécheresse devient la norme.
Répétons l’évidence : le dérèglement climatique s’emballe du fait de la croissance continue de l’activité industrielle. L’eau est une des victimes du saccage. L’ONU a ainsi déclaré la planète en « faillite hydrique » dans un rapport de janvier 2026. Que dire alors des entreprises qui enlèvent l’eau de la bouche de la population et des milieux naturels, au nom du profit et du progrès technologique ? La logique prédatrice de ces « Assoiffeurs » est au cœur d’une enquête méticuleuse menée pendant deux ans par les journalistes indépendants Fabien Benoit et Nicolas Celnik, publiée aux éditions Les Liens qui Libèrent.
Le secteur agricole, premier assoiffeur de France
Depuis la violente répression de la manifestation de Sainte-Soline contre les mégabassines le 25 mars 2023, l’agro-industrie fait l’objet d’une vive contestation à ce sujet qui ne cesse de s’étendre. Premier assoiffeur de France, le secteur agricole, tiré par la culture ultra-rentable du maïs, pompe les deux tiers des ressources. Quelques irrigants-exploitants en profitent, surtout des céréaliers affiliés à la FNSEA ou aux Coop de l’eau dont les fonds servent à financer ces « réserves de substitution ». Le terme cache mal leur « maladaptation » au dérèglement climatique, dont elles amplifient les effets, selon de nombreux scientifiques interrogés. Bien que 15 projets de mégabassines aient été annulés en 2023 en raison de leur « surdimensionnement », Les Soulèvements de la terre ont recensé près de 400 installations sur le territoire.
Ce modèle d’irrigation intensive bénéficie largement de subventions publiques sans réelle contrainte, notamment des cotisations payées par les contribuables aux agences de l’eau. L’Etat a fait de ces trous de plastique l’un des piliers de son « Plan Eau » de 2023, vite qualifiée de « farce » par une centaine d’enseignants-chercheurs. À l’image des préfets, relais incontournables de cette politique, touchant des primes à la construction. Sous l’influence de lobbies, dont « Irrigants de France », ces mégabassines sont même devenues un « intérêt général majeur », inscrit comme tel dans la loi d’août 2025, « visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur ». « La priorité de l’agriculture devient un fait accompli », affirment Fabien Benoit et Nicolas Celnik.
Embouteilleurs, data centers,… La concurrence est rude
Aux côtés de ces irrigants intouchables, il y a les embouteilleurs d’eau, dont le chiffre d’affaires, exponentiel, dépasse les 350 milliards d’euros en 2025 grâce à un million de bouteilles en plastique vendues chaque minute. Off Investigation a déjà raconté l’envers de ce sinistre décor chez Nestlé, principale multinationale de l’eau avec Danone et Alma, unies par une même méthode : fabrique du doute sur la pureté des eaux, chantage et fausses promesses à l’emploi, surtaxe et emprise sur le foncier, endogamie avec le pouvoir. Pilleuses des nappes phréatiques, ces entreprises sont pourtant exclues des restrictions liées aux arrêtés « sécheresse » depuis un arrêté du ministère de la Transition écologique de juin 2023. « Signe d’une stratégie pensée au plus haut niveau de l’Etat », estiment Fabien Benoit et Nicolas Celnik.
Symboles de la start-up nation chère à Emmanuel Macron, les fournisseurs de data centers qui stockent les données numériques profitent aussi allègrement des ressources en eau, maintenant l’opacité sur l’ampleur de leurs usages malgré la gestion prétendument « responsable » qu’ils affichent. Le collectif « Le nuage était sous nos pieds », en lutte contre les data centers à Marseille, devenu l’un des hubs de l’internet mondial, en a cartographiés 354 en France à ce jour. Les GAFAM, Amazon en tête, sont largement à la manœuvre avec des sites qui, partout dans le monde, notamment en Europe, consomment l’équivalent de villes entières dans des zones déjà soumises à des stress hydriques. Le secteur consommait déjà près de 5 000 milliards de litres d’eau en 2023, soit 2,5 fois la consommation de la France, selon l’Agence internationale pour l’énergie. Un chiffre appelé à quasiment doubler d’ici 2030, estime l’ONU dans un rapport inquiétant sur le coût environnemental de l’IA, publié début juin.
Interrogé, le chercheur Steven Gonzalez Monserrate, résume l’idée générale qui prévaut : « Utiliser de l’eau, ce n’est pas pour diminuer ses émissions de Co2 ou être plus vertueux, c’est une question de profits. »
Fantasme techno solutionniste
L’eau pure ainsi exploitée, notamment pour maintenir les micro-puces à température ambiante, sert aussi les discours techno-solutionnistes pour mieux alimenter le fantasme de la « transition énergétique et numérique ». Pour coller à une impossible relocalisation européenne des composants stratégiques, la France participe directement à cette chaine du saccage, reposant déjà largement sur une extraction minière coloniale. Symbole d’un « passage en force » sur ces questions, expliquent Fabien Benoit et Nicolas Celnik, le projet de mine de lithium de la multinationale Imerys, à Échassières dans l’Allier, l’une des plus grandes d’Europe, consommerait 1,2 million de m3 d’eau par an, dont la moitié serait prélevée dans la rivière de la Sioule malgré l’interdiction d’y puiser décrétée par le schéma d’aménagement et de gestion des eaux.
Comble du cynisme, des multinationales, à l’image de Véolia, investissent aussi massivement dans les procédés de potabilisation ou de dépollution, particulièrement les polluants éternels (PFAS) présents dans la quasi-totalité de l’eau du robinet, entraînant une hausse des prix selon UFC-Que Choisir. Ainsi, poursuivi pour sa participation massive à cette pollution, Dupont, géant américain de la chimie, a investi un nouveau marché, celui des membranes filtrantes présentées comme une solution mais dont certaines sont pourtant composées… de PFAS.
Un choix de société
Dans « Les Assoiffeurs », le travail des journalistes révèle, une fois encore, l’action déterminée des militants locaux face au torpillage de la « démocratie de l’eau », à l’heure des sécheresses de plus en plus intenses comme celle que nous vivons cet été. Le 15 juin dernier, le collectif Stop Micro, dont certains membres ont témoigné dans cette enquête, a par exemple organisé quatre jours de randonnées autour de Grenoble pour dénoncer, comme il le fait depuis 2022, l’accaparement des ressources par les fabricants de micro-puces STMicroelectronics et Soitec. Un appel urgent à faire commun contre l’emballement technologique grâce auquel les assoiffeurs continuent de régner en maîtres.
Le livre « Les Assoiffeurs », de Fabien Benoit et Nicolas Celnik, est paru le 8 avril 2026 aux éditions Les Liens qui Libèrent.
Attac Hauts Cantons de l’Hérault ( article paru dans OFF INVESTIGATION )





























