Une autre histoire – 3 avril 1862, publication des Misérables de Victor Hugo

par | 1 avril 2023 | Culture

Le 3 avril 1862, voilà exactement 181 ans, sortent en librairie les deux premiers tomes d’un roman promis à un succès exceptionnel : Les Misérables. L’auteur est un proscrit à barbe blanche, qui, de son exil de Guernesey, n’en finit pas de lancer des propos violents et satiriques à l’encontre de l’empereur Napoléon III, alors à l’apogée de son règne. Victor Hugo, car c’est de lui qu’il s’agit, a mûri pendant près de trente ans son projet romanesque.

Dès 1828, le jeune écrivain, tout royaliste qu’il soit, envisage un grand roman sur le thème de la misère, simplement intitulé Les Misères…

Commence la période de la documentation avec collecte de coupures de presse, visite des lieux (bagnes, usines ou champ de bataille de Waterloo, où il met le point final à son roman), et recueil de témoignages.

Les anciens prisonniers sont mis à contribution, mais aussi les proches telle Juliette Drouet, élevée dans un couvent comme Fantine, la mère de Cosette.

Hugo s’appuie aussi sur ses souvenirs, réutilisant entre autres le défilé de forçats auquel il a assisté lors de sa visite des établissements de Toulon. Certains faits divers deviennent source d’inspiration, à l’exemple de la bonté montrée par monseigneur Miollis, évêque de Digne, à l’égard du galérien Pierre Maurin, condamné aux galères pour vol de pain. L’évêque sera rebaptisé Monseigneur Bienvenu Myriel dans le roman.

De la même façon, l’écrivain aurait assisté à une altercation entre un bourgeois et une prostituée, épisode utilisé dans Les Misérables pour mener Fantine à la déchéance, ainsi qu’à l’arrestation d’un vagabond pour le vol d’un pain.

L’écriture elle-même commence le 7 novembre 1845, pour un premier jet se déroulant jusqu’en 1848. Le succès des Mystères de Paris, publié en 1843 par Eugène Sue, l’encourage dans cette voie. Mais la politique interrompt l’œuvre de création d’Hugo qui assiste indigné à l’abdication de Louis-Philippe et plus tard au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte (qu’il a d’abord soutenu).

Avant d’être obligé de fuir, il court de barricade en barricade, expérience qui deviendra un des temps forts de son roman où il met en scène le petit Gavroche, tout droit sorti de La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix, peinte en 1830. L’exil lui offre le calme pour reprendre la plume, de 1860 à 1862.

Entre-temps, le projet a évolué, ses idées sociales étant devenues plus claires. Il ne s’agit plus des Misères, abstraction de l’état de pauvreté d’une partie de la population, mais des Misérables, incarnation du peuple souffrant à travers quelques personnages-types.

Il faut trois mois, d’avril à juin 1862, pour publier les dix volumes des Misérables. Jusqu’au dernier moment, Hugo multiplie les relectures et retouches.

La campagne de lancement est menée de main de maître. D’aucuns la comparent à celle qui a pu accompagner de nos jours la sortie d’un épisode d’Harry Potter !

Le jour de la sortie, les librairies sont prises d’assaut, la première partie est aussitôt épuisée, les traductions s’enchaînent : le succès est immense. Hugo a pris soin de demander la création d’une édition illustrée de petit format, au prix abordable, pour toucher un large public rendu impatient par les centaines d’affiches annonçant la publication.

Le peuple est séduit. On dit que dans les ateliers, les ouvriers se cotisent pour acheter les ouvrages et se les passer de main en main.

Mais les lettrés font la grimace. Peut-être parce que l’attente était énorme, la désillusion se révèle cruelle. Les critiques consternées se multiplient : contre le style tout d’abord, « intentionnellement incorrect et bas » (Gustave Flaubert) censé plagier le parler populaire. Mais surtout  contre le fond, qui dérange : ne risque-t-il pas de donner de faux espoirs au peuple, de lui faire miroiter cette «passion de l’impossible […] : l’extinction de toutes les misères» (Alphonse de Lamartine) ? Baudelaire confesse dans une lettre à sa mère : «Ce livre est immonde et inepte».

Les républicains lui reprochent de donner en exemple un prêtre (monseigneur Bienvenu), les catholiques d’accuser Dieu d’être à l’origine de la misère. Voici Hugo vilipendé pour avoir engendré « le livre le plus dangereux de ce temps » (Jules Barbey d’Aurevilly). Mais n’était-ce pas son but ?

Les Misérables est un des premiers romans centré sur le peuple, non pour faire peur aux lecteurs, mais pour dénoncer les conditions de vie des plus humbles. Il n’a été précédé dans cette voie que par Les Mystères de Paris et en Angleterre par David Copperfield  en 1849 de Charles Dickens).

On est plongé avec les « infortunés » au cœur de la première moitié du XIXe s. avec sa pauvreté, sa cruauté envers femmes et enfants, sa justice parfois injuste, mais aussi ses espoirs aperçus du haut des barricades. Mais Hugo n’a pas voulu faire un simple document sociologique ou historique ; il a souhaité signer une grande épopée sur l’humanité elle-même.

À travers ses personnages, c’est l’homme dans sa diversité et sa fragilité qu’il dépeint : Jean Valjean le courageux, Fantine («l’enfant») la victime, Cosette («la petite chose») et Gavroche, les enfants martyrs, les Thénardier et Javert, la cruauté et l’acharnement.

Derrière tous ces portraits, Hugo interroge l’individu confronté à sa conscience, constamment en équilibre entre le Bien et le Mal.

Pour l’écrivain, l’homme comme la société doivent tendre vers un seul but, le progrès, pour échapper au crime et à la pauvreté et aspirer au bonheur auquel accèdent finalement Marius et Cosette grâce au sacrifice de Jean Valjean. Comme le souligne lui-même Hugo dans sa préface, « Tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles ».

Trente ans avant la parution des Misérables, Victor Hugo avait déjà choisi comme héros un bagnard dans deux courts récits, Le Dernier jour d’un condamné (1829) et Claude Gueux (1834).

On laissera la conclusion à Hugo lui-même qui disait que son livre était, je cite,  « Un livre ayant la fraternité pour base et le progrès comme cime »

Aujourd’hui, en France, la pauvreté et la misère n’arrête pas de se répandre …. mais c’est une autre histoire !

Version audio avec illustration musicale sur Radio Pays d’Hérault, à écouter ICI

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