« Les scientifiques avaient beau savoir que ça arriverait, ce qu’on traverse est stupéfiant»

par | 31 mai 2026 | Place aux lecteurs

Depuis le 21 mai, un épisode de chaleur « inédit, historique, exceptionnel », selon les mots de Météo-France, a plongé l’Hexagone dans un avant-goût du monde de demain. Un monde dans lequel l’accentuation de la crise climatique se traduira par des canicules de plus en plus intenses et précoces.

Hasard de calendrier, le nouvel ouvrage de Magali Reghezza-Zitt, géographe française de renom, est paru le 22 mai aux éditions du Seuil. Intitulé Bienvenue en 2055, il raconte un monde devenu neutre en carbone. Pour Reporterre, l’enseignante-chercheuse, ancienne membre du Haut Conseil pour le climat, revient sur le phénomène météorologique traversé par la France et les leviers à activer pour adapter nos sociétés à ces épisodes.


Reporterre — La France, comme l’Europe de l’Ouest, traverse une canicule remarquable pour un mois de mai. Le climatologue français, Christophe Cassou, l’a qualifiée « d’ovni climatique ». Était-elle pour autant prévisible ?

Magali Reghezza-Zitt — Les scientifiques savaient qu’un tel événement pouvait arriver. C’est totalement cohérent avec les modèles. Dans un climat qui se réchauffe, des épisodes de chaleur plus intenses et plus précoces sont susceptibles de se produire.

Pour autant, celui-ci est tout à fait exceptionnel par rapport à tout ce qu’on a pu mesurer en France depuis 150 ans. Il échappe vraiment à toutes les mesures. C’est cela qui est perturbant. Les scientifiques avaient beau savoir que ça arriverait, on est sur quelque chose de stupéfiant, sidérant, par rapport à ce que l’on a l’habitude de voir, y compris lors de chaleurs extrêmes.



Il ne faut donc pas s’attendre à vivre régulièrement de tels printemps.

C’est bien là toute la question. Une chose est certaine : plus la crise climatique gagnera du terrain, plus nous vivrons ce type d’événements de plus en plus tôt dans l’année. C’est écrit noir sur blanc dans le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), et les prévisions et modélisations de Météo-France le confirment pour notre pays.

Et si l’on dépasse le seuil des 2 °C, ces épisodes exceptionnels pourraient même survenir dès la première quinzaine de mai. Ça ne veut pas dire qu’on le vivra tous les ans, mais la période sur laquelle ces vagues de chaleur se produiront commencera de plus en plus tôt et se terminera de plus en plus tard, jusqu’en octobre.



Dans votre nouveau livre, « Bienvenue en 2055 », vous dépeignez un monde, le nôtre, devenu neutre en carbone et écrivez : « J’ai désormais 77 ans et, au soir de ma vie, je regarde le chemin parcouru non sans fierté et avec un immense soulagement. » Racontez-nous à quoi ressemble ce futur que vous dessinez.

Premièrement, ce monde est électrifié. Pourquoi ? Parce qu’on est quasiment sorti des énergies fossiles, qui représentent 90 % du réchauffement. Électrifié, ça veut d’abord dire que l’énergie que nous consommons est fabriquée avec des technologies bas carbone. Beaucoup de renouvelables, mais aussi, dans certains pays, du nucléaire.

Mais électrifié, ça veut aussi dire que les appareils, les machines qui jusque-là fonctionnaient avec des énergies fossiles, sont passés à l’électrique. La manière de refroidir nos maisons lors de canicules est électrique. La manière de les réchauffer aussi, tout comme nos transports.

Deuxièmement, nos assiettes ont changé. On mange des fruits et légumes de saison, locaux, des plats d’antan à base de lentilles et de pois chiches, et beaucoup moins de viande. Ça sous-entend qu’on a dû relocaliser un certain nombre de productions parce que les conditions climatiques et la biodiversité n’étaient plus suffisamment efficaces ou propices à certaines cultures.

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Et puis, on a réduit drastiquement les emballages en traquant tous ceux jugés inutiles. On utilise des contenants réutilisables ou consignables, on privilégie le vrac, y compris pour les médicaments. Le circuit-court réduit les transports de marchandises. Nos villes sont de plus en plus silencieuses, car les véhicules sont moins nombreux.

Le plastique a presque disparu, y compris les fibres synthétiques qui composaient nos vêtements. On utilise désormais des fibres animales et végétales, et beaucoup de métiers manuels que connaissaient nos grands-parents sont réhabilités. Nos logements mieux isolés savent désormais produire du froid, etc.

Une chasse au gaspillage a aussi été menée, au bénéfice d’une société plus sobre. Parce que dans un contexte où les inégalités étaient très fortes, ça devenait indécent de jeter de la nourriture quand des gens n’avaient pas de quoi se nourrir, de jeter des vêtements à peine utilisés quand d’autres ne trouvaient pas de quoi se vêtir. Grâce à cette simple lutte contre le gaspillage, contre les pertes d’eau, de chaleur, et d’énergie, nous avons réussi à réduire drastiquement nos émissions.



Pour le moment, les politiques capitalistes à l’œuvre en France nous offrent un tout autre monde. Près de 200 000 élèves viennent d’achever leurs épreuves écrites du bac professionnel sous des températures écrasantes. Le bétail suffoque dans des infrastructures inadaptées. Les locataires de passoires thermiques se sentent complètement abandonnés par le gouvernement, dont l’impréparation est décriée. Le monde que vous imaginez en 2055 ne relève-t-il pas de l’utopie ?

Non. Ce monde n’est pas une utopie puisqu’il se contente de traduire en mots et en images les solutions évaluées, dans le dernier rapport du Giec, comme étant efficaces, économiquement rentables et technologiquement accessibles. Par ailleurs, la question n’est pas de savoir si l’on va décarboner mais quand.

Pourquoi ? Trois causes peuvent pousser à la décarbonation. La première, c’est une politique volontariste… qui n’est d’ailleurs pas forcément menée pour des raisons écologiques. Seulement, les problèmes de logement, d’emploi, d’industrie, d’agriculture se multiplient et les élus trouvent, dans la décarbonation, une solution.

La deuxième, c’est la pression exercée par d’autres pays. On voit aujourd’hui que la Chine, pour des raisons exclusivement géostratégiques et économiques, a engagé non seulement une décarbonation de son électricité mais fonde aussi sa stratégie industrielle sur l’offre d’appareils, de machines, de véhicules permettant d’électrifier les usages. Et là, évidemment, étant donné la force de frappe chinoise, une question de compétitivité se pose et, sans réaction, on risque d’observer un décrochage européen.



Et quelle est la troisième ?

Eh bien, c’est la pire : la pression du changement climatique. Les épisodes de chaleur, comme celui qu’on vit aujourd’hui, provoquent de tels dommages sur la société, les ménages et les entreprises qu’on va se retrouver au pied du mur.

On le voit dès maintenant avec l’effet absolument délétère de notre dépendance aux énergies fossiles. Ça se répercute sur le budget des ménages avec les hausses des prix à la pompe, sur notre agriculture avec l’augmentation du coût des intrants, sur la souveraineté de nos chaînes d’approvisionnement, et sur les finances publiques parce que les problèmes de santé se multiplient.

« Plus on prend du retard, plus l’effort devient coûteux »

Résultat : avec la convergence de ces facteurs de pression sur la société, au bout d’un moment, on sera au pied du mur. Sauf qu’évidemment, plus on tarde, plus on prend du retard, plus l’effort devient coûteux et plus nos marges de manœuvres se réduisent. Cette transition est de moins en moins possible parce qu’on n’a plus les ressources pour la mener. Tout l’enjeu est d’être capable de relancer la machine aujourd’hui, avant que la situation n’empire.



En Espagne, le gouvernement du socialiste Pedro Sánchez vient de dévoiler un plan de plus de 9 milliards d’euros pour accompagner les ménages vulnérables dans leur transition écologique. Pourquoi n’observe-t-on pareille dynamique en France ?

Je n’ai pas la réponse. Le problème aujourd’hui, c’est que monte dans la classe politique et dans les médias un discours de l’impuissance. L’idée que finalement, ça serait mort. Et à ce discours s’ajoute la coalition de l’obstruction. Des personnes qui, au nom d’intérêts politiques et économiques, tentent de retarder la mise en œuvre de ces solutions. Notamment avec l’argument selon lequel la France ne représente qu’un pourcent des émissions, alors on n’y peut rien, disent-ils.

Les Français sont majoritairement conscients du changement climatique. La plupart d’entre eux auraient envie que ça change. Seulement, ils n’en ont pas les moyens. Ce n’est pas qu’ils ne veulent pas, c’est qu’ils ne peuvent pas. Et pourquoi on en est arrivé là ? Eh bien parce que la transition écologique a été dépolitisée, notamment en opposant la planète aux individus, la fin du monde et la fin du mois.

Pourtant, on aura besoin que l’ensemble des forces politiques intègrent cet objectif de décarbonation. Tous les pays ne s’y prendront pas de la même façon. Plusieurs chemins sont possibles, et ce n’est pas le rôle de la science que de dire lequel emprunter. Non, la science dit une seule chose : que ce monde-là est tout à fait possible, et qu’il faut le construire maintenant.

Bienvenue en 2055. Dans un monde neutre en carbone, de Magali Reghezza-Zitt, aux éditions du Seuil, 22 mai 2026, 256 p., 21,50 euros (15,99 euros en format numérique).

Article paru sur Reporterre envoyé par Richard Laporte

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