TotalEnergies à Montpellier : un pyromane à l’université

par | 23 juin 2026 | Place aux lecteurs

Il fallait oser.

L’Université de Montpellier, régulièrement présentée comme l’une des universités les plus engagées au monde sur les questions environnementales et l’écologie, a signé une convention avec TotalEnergies afin que l’entreprise intervienne directement dans le contenu de l’enseignement de son master Énergie.

Si ce contrat se confirme malgré la mobilisation qui s’organise parmi des personnels, des étudiants et plusieurs organisations syndicales, des salariés et retraités de TotalEnergies assureront plus de soixante heures d’enseignement dès la rentrée prochaine. Ils participeront à des conférences, organiseront des visites de sites industriels, faciliteront l’accès aux stages, à l’alternance et à l’emploi. Le tout financé par l’entreprise.

Le tout au nom de la « transition énergétique ».

L’information pourrait prêter à sourire si elle n’était pas aussi révélatrice d’une époque.

Car l’Université de Montpellier n’est pas n’importe quelle université. Elle revendique depuis des années une place de premier plan dans la recherche mondiale sur l’environnement, le climat, l’agronomie, la biodiversité ou encore le développement durable. Elle figure régulièrement parmi les universités françaises les mieux classées sur ces thématiques et met légitimement en avant son excellence scientifique dans la compréhension des crises écologiques contemporaines.

C’est précisément cette université-là qui envisage aujourd’hui de confier une partie de la formation de ses étudiants en énergie à l’une des plus grandes entreprises fossiles de la planète.

Reconnaissons toutefois une certaine cohérence à TotalEnergies.

Après avoir participé pendant des décennies à l’exploitation massive des énergies fossiles, après avoir poursuivi le développement de nouveaux projets pétroliers et gaziers alors même que les alertes scientifiques s’accumulent, après avoir été condamnée pour certaines de ses communications environnementales trompeuses, l’entreprise franchit une nouvelle étape : former directement celles et ceux qui seront censés construire la transition énergétique de demain.

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?

Les fabricants de cigarettes pourraient intervenir dans les cursus de santé publique. Les industriels des pesticides prendre en charge des enseignements d’agroécologie. Les géants de la restauration industrielle dispenser des cours de nutrition. Les banques responsables de la crise financière de 2008 pourraient animer des séminaires sur l’éthique économique.

Après tout, qui mieux que les acteurs du problème pour expliquer les solutions ?

Les défenseurs de cette convention invoquent l’argument de l’expertise.

Personne ne conteste que les ingénieurs de TotalEnergies possèdent des connaissances techniques importantes dans leur domaine. Mais une université n’est pas un centre de formation interne destiné à préparer les futurs cadres d’une entreprise. Sa mission est de produire des savoirs indépendants, de développer l’esprit critique et de permettre la confrontation des analyses.

Or lorsqu’une entreprise intervient dans les enseignements, finance les déplacements, organise les visites, participe aux conseils de perfectionnement et devient l’un des débouchés privilégiés des étudiants, elle ne se contente plus d’apporter un témoignage extérieur. Elle contribue à façonner le cadre intellectuel dans lequel les futurs diplômés appréhenderont les enjeux énergétiques.

C’est ici que l’expertise change de nature : elle devient influence. Et quand cette influence s’exerce au profit d’une multinationale dont le modèle économique repose encore largement sur les énergies fossiles, il faut appeler les choses par leur nom : ce n’est plus seulement de la pédagogie, c’est aussi du lobbying en amphithéâtre.

C’est précisément là que le problème commence.

Car la question n’est pas seulement morale. Elle est scientifique, démocratique et institutionnelle.

Depuis plusieurs décennies, les grandes compagnies pétrolières ont déployé des stratégies visant à minimiser, retarder ou relativiser les conséquences climatiques de leurs activités. De nombreux travaux historiques ont documenté la manière dont certaines d’entre elles ont contribué à entretenir le doute scientifique et à freiner les politiques publiques de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Peut-on sérieusement considérer que les entreprises qui ont participé à la construction du problème sont les mieux placées pour former celles et ceux qui devront le résoudre ?

Mais l’enjeu dépasse largement le cas de TotalEnergies.

Cette affaire est aussi le symptôme d’un affaiblissement progressif de l’enseignement supérieur public.

Depuis des années, les universités françaises sont confrontées à un sous-financement chronique. Les besoins augmentent, les effectifs progressent, les injonctions se multiplient tandis que les moyens stagnent. Dans ce contexte, les partenariats privés apparaissent souvent comme des solutions de facilité.

Peu à peu, les entreprises ne financent plus seulement des équipements ou des bâtiments. Elles investissent les cursus, les formations, les laboratoires, les fondations universitaires et parfois même les orientations de recherche.

Il ne s’agit pas d’une privatisation brutale. Il s’agit d’une privatisation douce, progressive, souvent présentée comme pragmatique, mais qui finit par brouiller la frontière entre production indépendante des connaissances et intérêts économiques particuliers.

Le cas de TotalEnergies n’a d’ailleurs rien d’anecdotique. L’entreprise revendique des centaines d’intervenants dans des centaines d’établissements à travers le monde. Nous ne sommes pas face à une initiative locale isolée mais devant une stratégie assumée d’influence, de recrutement et de construction d’une légitimité académique.

La transition écologique constitue sans doute l’un des plus grands défis collectifs du XXIe siècle.

Elle mérite mieux que des opérations de communication habillées en partenariats pédagogiques.

Une université digne de ce nom devrait être capable d’organiser des débats contradictoires, d’inviter des représentants d’entreprises, des syndicats, des associations environnementales, des chercheurs de différentes disciplines et des citoyens afin de permettre aux étudiant.es de se forger leur propre jugement.

Elle ne devrait jamais déléguer une partie de sa mission de formation à ceux dont les intérêts économiques sont directement en jeu.

Il est encore temps pour l’Université de Montpellier de revenir sur cette décision.

La mobilisation engagée aujourd’hui ne concerne pas seulement soixante-deux heures de cours. Elle pose une question fondamentale : quelle indépendance voulons-nous pour l’enseignement supérieur et la recherche face aux intérêts des grands groupes industriels ?

Si cette convention devait finalement entrer en vigueur, elle constituerait un précédent lourd de sens.

Car lorsque l’université française qui revendique son excellence mondiale en matière d’écologie ouvre ses amphithéâtres à l’un des principaux acteurs de l’économie fossile pour former ses étudiants à la transition énergétique, ce n’est pas seulement une convention qui est signée.

C’est un symbole qui vacille.

Et lorsque le pyromane obtient les clés de l’école des pompiers, il ne faut pas s’étonner de la persistance de l’odeur de soufre.

Boris Chenaud enseignant-chercheur en physique, militant politique, syndical et associatif

Montpellier ( article paru sur le blog de Mediapart )

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