Dans cette station balnéaire de l’Hérault, le parti d’extrême droite entend profiter de l’affaire de « la voyante ventriloque » pour laquelle l’ancien maire a été placé en détention provisoire. Au-delà de la ville, c’est toute l’agglomération que le RN vise, avec le soutien d’élus de droite prêts à faire sauter les digues.
« Sauve-nous Jordan ! Il faut sauver la France… » Dans les allées du petit marché d’Agde, où Jordan Bardella est venu lancer la campagne municipale début février, le logo du Rassemblement national (RN) est partout. Au petit matin, une quarantaine de militant·es se sont réparti·es les étals pour les inonder de tracts à l’effigie du député RN Aurélien Lopez-Liguori, candidat au scrutin des 15 et 22 mars.
Ce jour-là, tous les regards se portent sur le président du parti d’extrême droite, qui accumule les selfies dans une marée de fans, sourire figé aux lèvres. « Allez Jojo ! », s’écrie à son passage une famille de maraîchers, des artichauts plein les bras. Si Jordan Bardella a fait le déplacement, c’est parce que son mouvement mise beaucoup sur cette ville, où il escompte capitaliser sur les affaires de l’ancien maire Les Républicains (LR), Gilles d’Ettore.
Mis en examen depuis mars 2024 pour détournement de fonds publics, prise illégale d’intérêts et corruption, cet ancien policier élu en 2001 est suspecté d’avoir utilisé les comptes de la ville et de l’agglomération, mais aussi son réseau d’influence pour couvrir de cadeaux… sa médium. Face aux enquêteurs, il avait raconté que cette voyante « ventriloque » entrait en contact avec l’au-delà et qu’elle avait formulé de nombreuses exigences avec une voix gutturale attribuée à un prétendu « archange Michaël ».

L’édile avait noué avec elle une relation curieuse, régulièrement qualifiée d’« emprise » dans la presse locale et nationale. Selon les premiers éléments de l’enquête – toujours en cours –, il lui avait permis de finance sur fonds publics ou via son réseau des travaux, des voyages, une douche solaire et même le propre mariage de la médium. Depuis deux ans, il a été placé en détention provisoire, avant d’être libéré sous contrôle judiciaire lui interdisant de paraître dans l’Hérault. Un laps de temps qui a profité au RN, dont les scores n’ont cessé d’augmenter dans la commune.
Déménagement récent
Au second tour de la présidentielle de 2022, Marine Le Pen avait engrangé ici plus de 60 % des suffrages exprimés. La même année, Aurélien Lopez-Liguori, alors simple conseiller municipal d’opposition dans la ville voisine de Sète, entrait à l’Assemblée nationale avec le même score face à son rival de gauche. Un succès confirmé aux législatives de 2024, que le parlementaire espère désormais transformer aux municipales.
Pour ce faire, Aurélien Lopez-Liguori a commencé par quitter Sète à l’été 2025 pour s’installer à Agde. « Ça fait trois ans que j’essaie d’acheter ma maison, j’aurais dû aménager plus tôt, mais il y a eu un problème… Et je ne me voyais pas me présenter dans un endroit où je n’habite pas », dit-il à Mediapart, afin de justifier son arrivée récente dans la première station balnéaire de France, qui compte 30 000 habitant·es l’hiver et 250 000 l’été.
Depuis lors, l’ancien militant de Debout la France et ex-assistant de l’eurodéputé RN Jean-Lin Lacapelle redouble d’efforts pour vendre son enracinement familial agathois. « Je ne suis pas né à Agde. Mais Agde est devenue ma ville. Ici, ma famille s’est enracinée depuis 1972. Ici, j’élève mes enfants. Ici, je veux bâtir l’avenir », écrivait-il mi-décembre, en annonçant sa candidature aux municipales.
Le RN considère Agde comme « l’agglomération la plus prenable de France », comme le confie lui-même le député Aurélien Lopez-Liguori en interne.
Mais parmi les figures historiques du RN local, certaines n’ont toujours pas digéré son parachutage dans la ville. « Il dit qu’il est d’ici parce que son grand-père avait une résidence secondaire. Le type qui arrive au mois d’août, pour une élection en mars, et qui utilise un GPS pour circuler en ville… C’est pas possible », peste Jean-Louis Cousin, ancien leadeur du RN d’Agde, désormais en rupture avec le parti de Jordan Bardella.
Sa compagne Fabienne Varesano, conseillère municipale d’opposition, est tout aussi en colère. En campagne depuis plusieurs mois pour la mairie, elle affirme avoir décliné toutes les propositions qu’Aurélien Lopez-Liguori lui a faites – poste d’adjointe, place de choix aux prochaines élections… – à son arrivée. « Je ne me vois pas travailler avec toi, parce que je pense qu’il y aura une trahison », lui a-t-elle répondu, avant de claquer la porte du RN à son tour.
Selon des sources concordantes, la liste finale aurait été scellée après une discussion entre Jordan Bardella, Julien Sanchez, le directeur de campagne du RN pour les municipales, et Aurélien Lopez-Liguori. D’après nos informations, les trois hommes se sont particulièrement intéressés à cette élection locale, dont les enjeux dépassent largement le scrutin du mois de mars pour le parti d’extrême droite.
Des maires de droite prêts à faire sauter les digues
Le RN considère en effet Agde comme « l’agglomération la plus prenable de France », comme le confie lui-même le député en interne. Pour l’emporter, le candidat escompte sceller des accords avec des maires de droite non encartés mais « RN compatibles », à l’instar de l’édile sortant de Vias, désormais affilié à l’Union des droites pour la République (UDR), le petit parti d’Éric Ciotti, ou de celui de Marseillan, qui a d’ailleurs embarqué le suppléant d’Aurélien Lopez-Liguori sur sa propre liste.
Un calcul qu’Aurélien Lopez-Liguori confirme à demi-mot auprès de Mediapart. « C’est une agglomération composée d’excellents maires divers droite, avec lesquels j’ai noué, au cours des quatre dernières années, des relations de confiance et parfois même d’amitié », indique-t-il. Selon nos informations, le député viserait également le conseil départemental de l’Hérault, qu’il juge tout aussi « prenable » en 2028, avec le soutien de maires de droite prêts à faire sauter les digues.
« Il s’agit d’une stratégie qui ne dépend pas uniquement de moi »,concède Aurélien Lopez-Liguori, sans pour autant démentir ses appétits électoraux. Désormais candidate en son nom propre, Fabienne Vaserano est convaincue que le RN mettra « tous les moyens pour faire d’Agde une vitrine ». « Au départ, au RN, on nous avait dit que les députés étaient là pour aider les listes locales à gagner de plus en plus de conseils municipaux, de façon à faire de plus en plus de grands électeurs [pour les élections sénatoriales – ndlr] », explique Jean-Louis Cousin.
Et d’ajouter : « Mais ici, ça ne s’est pas passé comme ça. Pour Liguori, le départ de Gilles d’Ettore a été le déclic, mais c’est ma compagne et moi qui avons fait tout le travail… J’encarte des gens depuis trois générations ! » Mandataire financier du député lors des législatives de 2022, Jean-Louis Cousin l’a mis en cause, ainsi que ses parents, dans une plainte concernant une usurpation d’identité présumée et des accusations de chèques en blanc. Questionné sur ces points, Aurélien Lopez-Liguori assure n’avoir jamais été entendu à ce propos et se dit victime d’une « vendetta politique ».
On constate les bascules décisives dans les villes lorsqu’il y a un trou, creusé par un maire qui laisse un très mauvais souvenir ou qui a une grosse affaire sur le dos, et qui n’a pas préparé sa succession.
Alessio Motta, sociologue
Avec deux listes d’extrême droite et quatre listes de droite – dont celle de Sébastien Frey, qui a succédé à Gilles d’Ettore en 2024, en pleine affaire de la « voyante ventriloque » –, les municipales s’annoncent fratricides. « Ici, l’électorat est difficile à atteindre parce qu’ils votent en fonction du national. Nous sommes dans une ville qui vit du tourisme de masse, avec une population majoritairement âgée – plus de 50 % de la population a plus de 60 ans – et un nombre important de résidences secondaires », brosse Arthur Labatut du Parti des radicaux de gauche (PRG), qui conduit la seule liste de gauche.
« Il n’y avait même pas d’opposition de gauche lors du dernier mandat. On n’a eu droit qu’à un nuancier de droites. À Agde comme en France, je crois que nous sommes à un moment de bascule… Mais ici, on peut faire un parallèle avec le cas d’Hénin-Beaumont, où Steeve Briois [le maire RN de ce fief lepéniste – ndlr] a été élu après les affaires de détournements de fonds qui ont secoué les municipalités précédentes », complète l’écologiste Chloé Donate Estournet, sa première colistière.
À une vingtaine de kilomètres d’Agde, la ville de Sète présente quelques similarités avec sa voisine. Cette commune de plus de 40 000 habitant·es fait aussi partie des cibles de l’extrême droite aux municipales, après la démission forcée du maire Les Républicains (LR) François Commeinhes. Comme Gilles d’Ettore, l’élu semblait indéboulonnable avant d’être rattrapé par la justice : en avril 2025, la Cour de cassation l’a définitivement condamné à un an de prison avec sursis, 15 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité pour détournement de fonds.
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Mais à Sète, la gauche est un peu plus ancrée que dans la ville d’Agde. « Et puis Sébastien Pacull [le candidat RN – ndlr] a été dans la majorité de François Commeinhes, donc finalement, il a lui aussi participé à ce système qui a fini par être sanctionné par la justice », veut croire Laura Seguin, élue d’opposition et tête de liste Nouvelles Page pour Sète, liste citoyenne soutenue par La France insoumise (LFI), le Parti communiste français (PCF) et Les Écologistes.
Le sociologue Alessio Motta, docteur associé au Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP), confirme la logique : « On constate les bascules décisives dans les villes lorsqu’il y a un trou, creusé par un maire qui laisse un très mauvais souvenir ou qui a une grosse affaire sur le dos, et qui n’a pas préparé sa succession, explique-t-il. Mais ça ne pèse pas autant lorsqu’il s’agit des affaires d’élus d’extrême droite : plus on penche à droite, moins on est sensible aux affaires de son propre camp. »
Dans les allées du marché d’Agde, le jour de la venue de Jordan Bardella, Aurélien Lopez-Liguori pointait volontiers le « clientélisme » de l’ancien maire de la ville, qualifié de « baron ». En revanche, il se montrait beaucoup moins bavard quant aux ennuis judiciaires de son propre parti. « Non mais on n’est pas là pour parler des affaires », a-t-il coupé ce jour-là au micro d’Ici Hérault, qui l’interrogeait sur le procès en appel dans l’affaire des assistant·es parlementaires européen·nes du RN.
Au beau milieu de la foule venue réclamer un autographe au président du RN, les propres affaires du parti d’extrême droite soulèvent toutefois des interrogations chez certain·es, à l’image d’Annick : « Moi je pense qu’ils ont tout fait pour casser Marine, mais je suis quand même sensible à cette histoire de procès, confiait alors la septuagénaire à Mediapart. J’ai toujours préféré le RN, mais maintenant j’ai peur. Je me demande : est-ce que ça va être pire ? »
Journaliste à Médiapart























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