20 ans du Cada de la Cimade : Emmaüs Roya à Béziers

par | 26 juin 2022 | Société

Tandis qu’à Perpignan le maire faisait scander à ses troupes un étrange « Vive l’Algérie française ! », à Béziers les 23, 24 et 25 juin la Cimade fêtait les 20 ans du Cada*. L’association avait invité à cette occasion le président bénévole de la communauté Emmaüs Roya, Loïc Le Dall. L’échange qui réunissait une quarantaine de personnes à la Cosmopolithèque portait les signaux d’une gauche qui se réinvente et retrouve sa fierté.

La question de la migration est emblématique de cette poussée. Les participants ont souligné le rôle joué par le tissu associatif dans cette réinvention de la gauche. Le sentiment d’échec de l’expérience socialiste au lendemain de la victoire de 1981 et des années qui ont suivi a largement poussé les militants vers les structures associatives. À l’intérieur d’associations comme la Cimade Béziers ou Emmaüs Roya la nécessité de dépasser leur rôle caritatif et/ou juridique fait de plus en plus débat. « On marche sur un fil en permanence », explique Jean-Philippe Turpin, directeur du Cada, « il faut sortir de notre expertise. » Ces associations prennent conscience ou aspirent à porter un véritable projet de société. Elles actent le fait que la migration est une réalité intemporelle, qu’il est impossible de vouloir stopper et que le facteur climatique va accentuer. « La frontière est un concept politique parisien. Ça n’existe pas. C’est un concept flou », affirme Loïc Le Dall.  Il est indispensable de réfléchir aux conditions d’accueil des migrants et de l’organiser plutôt que de maintenir une situation de déni et de violence.

Mais plus encore la question de la migration apparaît liée aux questions de l’écologie, de la santé, du travail, de l’économie, comme l’a souligné Daniel Martin de la Cimade. Il ne s’agit donc plus seulement de compenser les manquements de l’État vis-à-vis des migrants que de proposer des alternatives de vie collective. De ce point de vue la migration loin d’être une menace devient l’occasion de récréer du lien dans nos sociétés individualistes et antagonistes.

L’exemple du Cada à Béziers est révélateur de cette recherche. C’est le seul centre d’accueil géré par une Cimade en France. Cet endroit unique explore des pistes pour recréer du collectif et dépasser les rapports de domination en en faisant un lieu de vie à travers des événements ou des dispositifs comme l’atelier cuisine et le jardin.

La communauté Emmaüs de la Roya va encore plus loin. On connaît l’activisme de Cédric Herrou accueillant sur son terrain agricole jusqu’à 200 migrants, contraints de remonter les Alpes et de passer par la vallée de la Roya (Alpes-Maritimes) à cause de l’effet entonnoir provoqué à Menton par la politique de Salvini, secrétaire fédéral de la Ligue du Nord, nommé ministre de l’Intérieur en Italie en 2018.

Certains migrants notamment érythréens décident de rester. Il s’agit de trouver un cadre juridique pour leur permettre de travailler. C’est ainsi qu’en 2019 se crée la communauté Emmaüs Roya. Cédric Herrou cède son exploitation agricole à la communauté dont il devient l’un des 3 salarié.es. Les 122 communautés Emmaüs, rattachées à la figure tutélaire de l’Abbé Pierre, ont la particularité de pouvoir bénéficier d’un statut particulier, le statut OACAS**, dont la liste est réactualisée tous les 5 ans. Les compagnons ont un statut de travailleurs solidaires mais non encadré par le Code du travail. Les communautés peuvent accueillir de manière inconditionnelle des personnes en situation régulière ou pas qui reçoivent une allocation mensuelle minimale de 360 euros et cotisent à la sécurité sociale et à la retraite. Au bout de 3 ans de travail dans la communauté les migrants peuvent prétendre à la régularisation depuis la loi controversée Asile et Immigration de 2018.  Si le parcours n’en est pas plus simple ensuite, il n’empêche que ce statut permet aux migrants d’accéder au droit et au travail.

La communauté Roya s’est installée dans un bâtiment offert par un mécène au cœur du village de Breil-sur-Roya. Elle abrite actuellement une trentaine de bénévoles, salariées et 14 migrants dont 4 enfants. En lieu et place de l’activité de recyclerie habituelle à Emmaüs, elle a développé une activité agricole oléicole, de maraîchage et d’oeufs qui devrait progressivement lui permettre d’être indépendante financièrement. Des ateliers de bocaux ou de restauration se développent également. L’exploitation bénéficie des labels écologiques AB et Nature et Progrès. Dans cette vallée très pauvre où l’investissement est nul et la vie rude, la communauté est « un prétexte à la rencontre » comme le souligne Loïc Le Dall. Elle vend ses produits aux marchés et aux restaurants, organise des visites à la ferme, participe à la vie du village. Lors de la tempête Alex qui a ravagé la vallée en 2020 les membres de la communauté ont décidé de donner le fruit de leur exploitation aux villages isolés et de participer à la reconstruction.

La communauté continue son activité de secours aux migrants qu’elle essaie de trouver avant les équipes mobiles de la police transplantées dans une région qu’ils ne connaissent pas, pas formées, outrepassant leur pouvoir en renvoyant les migrants par le train quitte à changer la date de naissance de mineurs. Les relations avec la gendarmerie locale semblent plus collaboratives et ont permis de créer un couloir humanitaire vers le PADA**de Nice. L’exploitation agricole n’en est pas moins surveillée de manière permanente. La force communicante de Cédric Herrou a permis de créer un rapport de force favorable avec la Préfecture. Plus compliquées les relations avec la police des frontières où sévissent des adeptes de la théorie du grand remplacement. Cette zone extrêmement militarisée contrevient au principe selon lequel le contrôle qui s’exerce dans l’Espace Schengen ne peut dépasser 6 mois. Dans un arrêt du 26 avril 2022 la cour de Justice de l’Union européenne a condamné l’Autriche pour avoir contrevenu à cette règle. La France prolonge ces contrôles de 6 mois en 6 mois depuis 2015.

 

*Cada : Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile

**OACAS : Organisme d’Accueil Communautaire et d’Activité Solidaire

***Pada : Plateforme d’Accueil de Demandeurs d’Asile

 

Pour aller plus loin et une vision critique :

https://www.cairn.info/revue-plein-droit-2020-3-page-24.htm

https://emmaus-france.org/emmaus-roya-un-projet-de-societe-alternatif-fort/

https://www.infomigrants.net/fr/post/40245/espace-schengen–la-cour-de-justice-de-lue-rappelle-lillegalite-des-controles-aux-frontieres

https://reporterre.net/Emmaus-Certaines-communautes-sont-des-zones-de-non-droit

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L’association a bénéficié en 2018 et 2019 du fonds de soutien aux médias d’information sociale de proximité / Ministère de la culture

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