Manuela Rodriguez Lazaro (Bilbao 1917 -Barcelone 2009), mieux connue comme « La Manola », est une militante féministe, syndicaliste et communiste de la guerre civile espagnole.
Cet article est un extrait de l’interview de Manola Rodriguez par Isabella Lorusso. Vous pouvez retrouver l’intégralité de cet entretien dans le livre d’Isabella « Pour l’amour et la liberté, militantes dans la révolution espagnole » paru aux éditions Libertalia en 2023. Je vous en recommande vivement la lecture et l’achat.
Manuela Rodriguez Lazaro (Bilbao 1917 -Barcelone 2009), mieux connue comme « La Manola », est une militante féministe, syndicaliste et communiste de la guerre civile espagnole.
Est-ce qu’on parlait de « féminisme » à l’époque dans les milieux communistes ?
Oui, on parlait de discrimination et d’émancipation des femmes ; nous tentions d’imposer une pratique féministe fondée sur nos exigences les plus immédiates.
Et quand la guerre civile a éclaté ?
À Madrid, nous étions préparés à nous défendre contre une éventuelle attaque militaire. Quand la guerre a éclaté, la plupart d’entre nous sont partis au front pour combattre.
Il y avait beaucoup de femmes sur le front ?
Non, beaucoup non, mais la présence féminine était manifeste. De Madrid, de Barcelone, de Valence, de chaque partie du pays arrivaient des femmes qui venaient combattre et qui se sont occupées de toutes sortes d’activités dans les usines, les infirmeries, sur le front même. Je faisais partie du groupe mené par El Campesino, près de Madrid. Au début, on ne savait même pas utiliser un fusil, on tirait n’importe comment. Et puis une armée populaire a commencé à se former ; les armes et les munitions sont arrivées, mais on a demandé aux femmes de quitter le front parce que leur contribution était indispensable à l’arrière.
Et comment as-tu vécu cette obligation ?
Comme une nécessité. Les femmes étaient indispensables pour que la vie civile puisse continuer dans le pays : pour les enfants, pour les vieux, pour les malades…
Beaucoup de femmes auraient préféré rester combattre ?
Celles qui voulaient vraiment rester sont restées ; moi, j’ai compris qu’il y avait des exigences urgentes qu’il fallait respecter. Personne ne m’a forcée à quitter le front : on a donné lecture d’une circulaire qui expliquait que ce n’était pas une décision arbitraire, mais une nécessité de guerre.
On a beaucoup discuté sur le rôle du Parti communiste espagnol pendant le conflit, sur le fait qu’il a choisi la guerre plutôt que la révolution.
C’est comme ça. Les anarchistes voulaient faire la révolution, le Parti communiste voulait gagner la guerre ; la révolution, il n’y avait pas beaucoup de monde qui la voulait.
Tu penses cela aussi ?
Je pense que l’heure n’était pas à la révolution. Les anarchistes ont voulu profiter de la conjoncture, mais nous, nous respections la volonté du peuple, et le peuple luttait pour la république. Moi j’ai milité au Parti communiste parce que je pensais que nous étions dans le vrai, mais ce n’est pas pour autant que j’ai cessé toute relation avec les trotskistes ou les anarchistes, non. Trotski aussi a eu des idées qui se sont révélées exactes ; par exemple, la notion de révolution permanente. Il a eu raison sur beaucoup de points, je le reconnais, mais une révolution, ça ne s’improvise pas du jour au lendemain.
Tu me dis que tu as toujours eu une conscience féministe ; pourtant, d’un point de vue historique, le féminisme naît en Amérique et en Europe dans les années 1970.
Oui, mais à Madrid, dans les années 1930, pendant la guerre civile, nous les jeunes communistes, nous parlions déjà de la libération de la femme ; nous nous rendions compte des discriminations que nous subissions dans tous les secteurs de la vie politique et sociale, et nous tentions de combattre cette mentalité qui faisait de nous des esclaves.
Parle-moi de Mujeres Libres.
C’était un groupe de femmes anarchistes, bien organisé.
Selon toi, quelles devraient être les revendications concrètes des femmes aujourd’hui en Espagne ?
Il faut qu’elles luttent pour leurs droits, et il y a fort à faire, parce qu’il est faux de dire que nous ne vivons plus dans une société machiste et patriarcale, comme on voudrait nous le faire croire. Dans chaque recoin du monde, dans chaque maison, l’homme est le maître, et il est maître chez lui-même si au-dehors il est opprimé et exploité. À l’égard de « sa » femme, ou à l’égard des femmes en général, il est toujours dans une relation de pouvoir. Ce qu’il faut bien que nous comprenions, nous les femmes, c’est qu’il faut que nous nous organisions dans une lutte féministe ; les hommes ne nous concèderont rien que nous n’ayons obtenu par la lutte. En tant que femmes et révolutionnaires, nous avons deux combats à mener. Sur la place publique, ils seront peut-être à nos côtés, mais à la maison nous devrons encore lutter contre eux.
À quoi te consacres-tu à l’heure actuelle ?
Je milite au Parti communiste catalan. Je suis responsable de la section féminine d’un syndicat « Comisiones obreras », et je poursuis mon combat féministe à « Cà la Dona », où se réunissent différents groupes politiques.
Que penses-tu de la fin du patriarcat ?
Je pense que le patriarcat disparaîtra le jour où nous voudrons vraiment qu’il disparaisse. Bien souvent, c’est nous-mêmes qui acceptons la culture dominante, qui nous laissons conditionner par cette culture que nous voudrions changer.
Cette interview a été réalisée en 1997, Manola avait alors 80 ans, elle est morte à 92 ans. Dans cette série, j’ai volontairement choisi les ITW de femmes représentatives des principaux courants politiques de l’époque : anarchiste, antistalinien, communiste. Le courant socialiste n’est pas représenté car il n’a pas fait l’objet d’une ITW par Isabella Lorusso.



































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