Depuis le début du mois, enseignants, personnels, et élèves se mobilisent à Marseille contre les coupes budgétaires, la militarisation et l’extrême droite. Avec plusieurs journées de blocus et de grève, le mouvement ouvre la voie à la construction d’une mobilisation plus radicale face au budget ultra-autoritaire de Lecornu.
Depuis le 5 mars, les lycéens marseillais se mobilisent contre l’austérité et la militarisation. Initialement, c’est le lycée Saint-Charles, plus habitué aux mouvements sociaux, qui a ouvert la danse, avec une première journée de blocus organisée avec le Mouvement National Lycéen (MNL) 13, à l’occasion de la journée européenne de mobilisation contre la guerre, le 5 mars. Le personnel du lycée Nelson Mandela était aussi en grève ce jour-là, contre la baisse de dotations globales horaires.
Le 10 mars, à l’appel des enseignants mobilisés dans plusieurs établissements, cette grève s’est étendue chez les professeurs et personnels de Victor Hugo, Diderot, et Montgrand, avec des taux de 55 à 90 % de grévistes, et une reconduction de la grève à Diderot et Montgrand. Plusieurs lycées ont de nouveau été bloqués, malgré une répression violente et la mise en garde-à-vue d’un élève à Thiers.
Loin de décourager le mouvement, cette répression l’a radicalisé : des élans de solidarité se sont exprimés chez les élèves et professeurs et, surtout, le mouvement s’est étendu à d’autres lycées. A l’appel d’une assemblée générale, une nouvelle journée de grève et manifestation a eu lieu le 17 mars, rassemblant plus de 2 500 élèves et professeurs devant la Direction départementale de l’Éducation nationale (DSDEN). Le 19 mars, les blocus ont atteint leur pic : 7 établissements ont été bloqués, dont des lycées des quartiers populaires et de Vitrolles.
Depuis le début de la mobilisation, 13 établissements ont été bloqués, majoritairement à Marseille mais aussi à Vitrolles. Le mouvement a exprimé une forte radicalité et des éléments de révolte tandis que la répression s’est intensifie avec des interventions policières encore plus brutales et des gardes-à-vue de plus de 48 heures pour 3 lycéens de Victor Hugo, des violences policières à Artaud et à Diderot et le déploiement quasi-systématique de CRS devant les lycées des quartiers populaires, surtout à Diderot. Certains ont été arrêtés directement à leur domicile, comme les lycéens de Victor Hugo mais aussi un adolescent de 16 ans suspecté d’avoir tiré un mortier devant le lycée Perier. Au total, près d’une dizaine d’interpellations ont eu lieu.
Une prochaine journée, appelée le 26 mars par l’intersyndicale éducation de l’académie d’Aix-Marseille, devrait être très fortement suivie, y compris par les vies scolaires.
Une mobilisation contre l’austérité et la militarisation
La réduction d’heures – près de 1 000 à l’échelle de la ville toutes écoles confondues – va signifier la suppression de certaines options, des classes surchargées et d’autres supprimées ainsi que la fin des heures de soutien scolaire pour les élèves en difficulté. Un carnage accompagné de suppressions de postes chez les professeurs ou la vie scolaire, avec 4 000 postes de professeurs supprimés à l’échelle nationale, dont 76 dans l’académie d’Aix-Marseille dans le premier et second degré. Une attaque inédite depuis le mandat de Nicolas Sarkozy, et qui promet de dégrader encore les conditions d’accueil des élèves et de travail des personnels.
Les revendications pour exiger la fin des suppressions d’heures et de postes et des moyens pour l’éducation ont rencontré la radicalité des élèves mobilisés contre la militarisation. En témoignent des banderoles et pancartes sur les blocus revendiquant « des thunes pour l’école, pas pour l’armée ! », ainsi que l’appel à la grève du 17 mars de l’intersyndicale des enseignants, date décidée en assemblée générale le 10, qui souligne : « Ne pas donner à l’éducation nationale et à ses personnels les moyens d’assurer leurs missions est […] un choix politique auquel nous devons tou·te·s nous opposer. De l’argent public, le gouvernement sait en trouver pour augmenter en urgence le budget de la Défense et financer à coups de milliards les industries de l’armement. » Les élections municipales ont également fait entrer la question de la lutte contre l’extrême droite dans la mobilisation, alors qu’au premier tour, le RN est arrivé deuxième avec 35% des voix à Marseille.
Alors que de premières journées de mobilisation dans l’éducation ont eu lieu en région parisienne ou à Angers, ce qui se déroule dans les lycées à Marseille apparaît aujourd’hui comme la réponse la plus avancée sur le terrain de la lutte des classes au budget ultra-austéritaire de Lecornu et à la militarisation sociale qu’il finance. Imposé par 49-3 avec la complicité du PS, le budget est une saignée austéritaire pour les classes populaires et accentue la crise que traverse l’Éducation nationale. L’étendue du mouvement et la diversité des revendications expriment surtout un ras-le-bol général avec la politique de Macron et son projet pour l’école, qui consiste à trier les élèves tout en les préparant à un avenir d’exploitation et de guerre
Des débuts de coordination entre professeurs, élèves, et différents lycées
Alors que le mouvement s’étend, professeurs et élèves commencent à se coordonner dans certains établissements, notamment dans le centre-ville, comme à Montgrand où professeurs et élèves se relaient entre grève et blocus. L’assemblée générale du 17 mars a réuni une centaine de professeurs, personnels et de lycéens, permettant de discuter des suites du mouvement et de pousser les directions syndicales à l’étendre et le nationaliser.
Alors que de nouveaux lycées se mobilisent, la coordination entre élèves prend une place importante également, permettant aux blocus de s’étendre dans de nouvelles écoles le 19 mars. Cependant, il y a encore peu d’assemblées générales larges, publiques et inter-lycéennes qui permettraient d’entraîner et d’impliquer politiquement les milliers d’élèves désormais touchés par le mouvement.
La multiplication de cadres d’organisation par en bas est un acquis important des dernières mobilisations. Il est central de les investir pour continuer à structurer le mouvement et le doter d’un programme offensif et politique, capable d’entraîner l’entièreté des lycées mais aussi d’autres secteurs touchés par l’austérité.
Surtout, la constitution d’un front large est essentielle pour dénoncer la répression qui s’abat contre les lycéens, notamment contre ceux qui sont issus des quartiers populaires, et qui vise à fracturer le mouvement. Derrière les récits de violence attribués aux tireurs de mortiers, il faut voir surtout une volonté de mater toute contestation des politiques de Macron, dont les directions d’établissements se font souvent le relais. Cette criminalisation s’inscrit aussi dans un processus de militarisation sociale qui vise particulièrement la jeunesse des quartiers populaires, avec un durcissement autoritaire dans les écoles mais aussi des politiques islamophobes et répressives comme la chasse aux abayas, la loi narcotrafic ou encore le renforcement policier. Il faut donc lier cette lutte contre la répression aux revendications antimilitaristes, qui soulèvent la question du modèle de société et d’école que nous voulons construire.
En ce sens et au-delà des désaccords de méthodes qu’il faut discuter collectivement, il est essentiel de dénoncer le plus largement possible la répression qui vise in fine à museler le mouvement, en isolant certains éléments pour le diviser et en tentant d’étouffer la radicalisation. Cette offensive tente de profiter de la coordination encore faible entre les lycées du centre et des quartiers populaires ou entre professeurs et élèves. En ce sens, le positionnement des organisations syndicales, à Marseille mais aussi au niveau national, est indispensable pour continuer à construire la mobilisation et à dénoncer d’une seule voix la répression des élèves, exiger l’amnistie et l’abandon de toutes les poursuites.
En vue du 26 mars, il faut construire une lutte contre l’ensemble de la politique de Macron pour l’école
Le mouvement à Marseille, parti d’appels coordonnés lancés par des professeurs et des élèves de plusieurs établissements, est un nouvel élan important qui reflète la volonté toujours bouillonnante de dégager Macron et ses politiques, dans un contexte où les élections municipales reflètent la manière dont l’extrême droite parvient à capitaliser sur la colère sociale, notamment à Marseille, où le RN est pour la première fois au second tour des municipales
Ce mouvement constitue aujourd’hui la tendance la plus avancée dans la lutte contre la macronie et ses alliés, avec le PS en première ligne, mais aussi contre l’extrême droite. Les attaques du président contre les classes populaires et surtout les quartiers défavorisés servent de terreau à l’extrême droite, qui profite du climat raciste et réactionnaire instauré par son gouvernement tout en capitalisant sur l’É dégoût suscité par ses politiques. Alors que le Printemps Marseillais, mené par Benoit Payan du PS, se propose de lutter contre le RN avec un programme favorisant toujours les plus riches et les projets néolibéraux de Macron – y compris dans les écoles – les lycéens et enseignants de Marseille montrent la voie pour opposer une riposte d’ensemble.
Alors que les directions syndicales, pourtant informées depuis des mois de l’ampleur des attaques portées contre l’éducation par le budget Lecornu, ont attendu le mois de mars pour proposer une date de mobilisation nationale, la date du 26 doit en ce sens être un point d’appui pour continuer à élargir et renforcer la mobilisation. La participation aux assemblées générales est en ce sens centrale pour renforcer le lien entre établissements, personnels et élèves mobilisés, mais aussi pour défendre des revendications offensives, contre l’austérité, la répression et la militarisation.
Raji Samuthiram journaliste à Révolution Permanente (article écrit le 25 mars)

































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