L’étrange modernité de Georges Orwell (2). Les fondements

par | 29 mars 2026 | Société

Orwell mène ses recherches sur les totalitarismes comme un journaliste, il cherche d’abord les faits, des faits qu’il décrypte.

Dès 1935, il commence à recueillir et à classer toutes les brochures politiques qui lui tombent sous la main.

Il ne se départira pas de cette façon de travailler. Après sa mort, on trouvera chez lui plus d’un millier de brochures.

Ces brochures sont pour l’essentiel des publications fascistes, communistes et trotskistes.

Ses matériaux de base sont les mots et les actes de la vie politique réelle.

Sa compréhension de ce qu’est le totalitarisme repose sur une étude minutieuse du vocabulaire de ces brochures. Il en démonte avec précision les processus rhétoriques.

Sa compréhension vient aussi de son engagement sur le terrain.

Parti en Espagne combattre le fascisme dans les tranchées du front d’Aragon pendant les 6 premiers mois de 1937, il voit le totalitarisme stalinien s’abattre sur les anarchistes et la milice du POUM à laquelle il appartenait.

Il échappe d’extrême justesse à la police politique stalinienne et à l’incarcération.

C’est lors de cette « séquence espagnole » qu’il vit et assiste au décalage entre l’idéal de libération fraternelle proclamé par les staliniens et la réalité faite de mensonges, de terreur et de domination.

À son retour d’Espagne, en juillet 1937, il fait une nouvelle expérience, celle du silence de la presse de gauche britannique qui refuse de publier son témoignage sur les évènements de mai à Barcelone.

Il comprend alors que la mentalité totalitaire et la soumission intellectuelle peuvent infecter les esprits dans un pays libre où il n’y a ni massacres ni camps.

Orwell n’est jamais allé en Allemagne nazie ou en Russie stalinienne. Il ne parle pas un mot d’allemand ni de russe, mais il dévore tout ce qui se publie en anglais et en français sur ces régimes.

Il se dote d’une bibliothèque conséquente dont il communique les titres à ses lecteurs et à ses amis.

Il privilégie les ouvrages écrits par des témoins qui ont vécu ou milité et qui ont gardé un jugement libre.

L’un d’entre eux est Arthur Koestler (1905-1983). Après avoir fui les polices allemande et française, il se réfugie à Londres fin 1940. Orwell et Koestler ont combattu en Espagne et ont failli y laisser leur peau : Orwell d’une balle à quelques millimètres de l’aorte ; Koestler dans une prison franquiste où pendant quatre mois il a attendu tous les matins qu’on le fusille.

De 1931 à 1938, Koestler, membre du Parti communiste allemand, a travaillé pour le Komintern. Après l’exécution de Boukharine, il a rompu et entrepris d’écrire « Le zéro et l’infini », un grand roman psychologique, moral et politique sur les procès de Moscou.

Pour Orwell et une poignée d’intellectuels qui vont devenir ses amis, quand les faits contredisent les discours, c’est aux faits qu’il faut donner raison.

Au cœur des années 1930, les procès de Moscou alimentent des faux débats. Des millions de communistes sincères se demandent s’il n’y a pas une part de vérité dans les aveux des accusés.

Pour Orwell, un peu de bon sens suffit : l’invraisemblable et la falsification sautent aux yeux.

Pour arriver à ce constat, Orwell a bâti sa réflexion en pratiquant des genres journalistiques et littéraires différents.

Le socle de son œuvre est constitué par une masse considérable de textes brefs.

Bon nombre de ces textes traitent du totalitarisme.

Parallèlement, Orwell est l’auteur d’essais politiques ou politico-littéraires. Dans les années 1945-1948, c’est sous cette forme que son enquête se déploie et s’approfondit (1).

Enfin, il y a les livres. La question du totalitarisme est à l’arrière-plan du « Quai de Wigan », écrit en 1937 ; elle est au cœur de son excellent « Hommage à la Catalogne » (1938), elle est succincte dans « Un peu d’air frais » (1939), elle devient une fable dans « La ferme des animaux » (1945).

La part consacrée au totalitarisme, outre « 1984 », forme un corpus immense et extraordinairement divers.

Dans son parcours Orwell dégage un savoir-faire basé sur :

  • Des idées simples, fortes, non théoriques,
  • Des idées acquises, fixées, identiques,
  • Un corpus cohérent.

Elles en font un penseur du totalitarisme, un penseur des faits et de la réalité complémentaire d’Hannah Arendt.

Cet article est une recension du livre de Jean-Jacques Rosat « L’esprit du totalitarisme », Georges Orwell et « 1984 », face au XXIe siècle », paru aux éditions « Hors d’atteinte » en 2025. Il est vendu 23 €. Je vous en recommande vivement l’achat et la lecture intégrale.

(1) Ces essais sont : « Notes sur le nationalisme » ; « Le gradualisme catastrophique » ; « Où meurt la littérature » ; « La révolte intellectuelle » ; « La politique et la langue anglaise » ; « James Burnham et l’ère des organisateurs » ; « Politique contre littérature » ; « Vers l’unité européenne » ; « Les écrivains et le Léviathan ».

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dimanche 29 mars 2026, 18:41

Didier Ribo

Description de l'auteur de l'article - co-fondateur du journal majoritaire de Béziers